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Les pédales sur terre et la tête dans les étoiles

Muse5
31 décembre, 2009

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Nun komm’ der Heiden Heiland

Préludes, Fugues & Chorals

 

Edna Stern, piano

65’42, Zig Zag Territoires, 2009

Ach, Teufel, voici Bach au piano. On tempête, on s’émeut, on réclame l’orgue et le clavecin à cor et à cri. Mais le cor se bouche et le cri s’éteint devant l’interprétation profonde d’Edna Stern qui sait extraire de son piano anonyme (le facteur n’est pas précisé) un son d’une intense plénitude sonore qui n’a d’égale que la cohésion programmatique des pièces et l’enchaînement bien pensé des tonalités. Le choral « Nun komm’ der Heiden Heiland » (que Bruno Cocset a également choisi en pièce introductive dans son récent CD) avance à pas gourds. Le toucher est ample, réfléchi, posé, avec des graves très prononcés et une manière personnelle de laisser s’évanouir poétiquement la main gauche, d’accentuer l’aspect mélodique.

Cette volonté d’un Bach chantant et direct, moins contrapuntique qu’à l’ordinaire, est pleinement revendiquée par l’artiste, comme dans le prélude en do mineur où les arpèges demeurent à l’arrière-plan, glissés furtivement entre les notes de dessus très détachées. Le voyage se poursuit, avec une belle unité de couleur et de ton, balançant entre ductilité mélancolique et introspection généreuse. Il y a derrière ces poignets agiles une « gymnastique de l’esprit » comme l’écrit la pianiste, un talent de conteur variant les effets de masse, les touches de couleurs. L’instrument offre pour cela un spectre opulent, attentif à retranscrire les inflexions et nuances que Stern dissémine avec soin. Bien qu’elle recherche « des variations d’éclairage, d’humeur ou de caractère », on ne trouvera pas ici une approche segmentée des préludes et fugues, où chaque pièce serait brossée à la manière d’une miniature indépendante, d’une esquisse ou d’un clin d’œil couperinien, mais un badinage incessant qui serpente jusqu’à son estuaire. 

Le Prélude en sol majeur, frémissant, passe comme le battement d’aile d’un papillon, sa Fugue souriant avec une tendresse moelleuse. Edna Stern refuse de marquer les temps, d’attaquer fortement les notes, se contentant de glisser avec légèreté et transparence sur un voile de gaze qui déride l’écriture du Cantor tout en lui apportant une immédiateté charmeuse. Le Prélude n°19 en la majeur en perd pratiquement sa seconde voix et les départs en imitation s’en trouvent gommés. S’il faut caractériser le toucher, on dira simplement qu’Edna Stern joue « en passant », comme si de rien n’était, avec une humilité ronde et cursive, un détachement presque nonchalant qui dissimule pourtant un travail intellectuel rigoureux. Les tempi équilibrés profitent des dernières miettes de résonnances, lient dans l’air le destin des notes, dessinent une courbe mélodique d’une modernité limpide et épurée, d’une droiture que l’élégance du phrasé atténue. Les deux transcriptions de Busoni de « Ich ruf’ zu dir, Herr Jesu Christ » et « Wachet auf, ruft uns die Stimme » s’intègrent parfaitement au programme, et dénotent paradoxalement une bien plus grande complexité contrapuntique, comme si l’artiste prenait plaisir à prendre le contre-pied de l’époque. En conclusion, voilà un disque à déconseiller aux baroqueux qui ne supporteront guère que la pianiste revisite Bach en élaguant son écriture pour lui donner cette lumineuse évidence, un brin forcée, et des dynamiques pianistiques qui s’éloignent résolument du clavecin ou de l’orgue. Les autres goûteront la clarté rayonnante d’un Bach très pur, qui à l’image de la jaquette du disque, peut s’écouter en plusieurs strates.

Amandine Blanchet

Technique : excellente prise de son généreuse et colorée.