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Les surprises de l’amour

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2010

José de NEBRA (1702 – 1768)

Amor aumenta el valor (Lisbonne, 1728)


Horacio: Ollala Alemán
Clelia: Maria Eugenia Boix
Porsena: Marta Infante
Llivio: Agniezska Grywacz
Porcia: Soledad Cardoso
Calfurnia: Ana Maria Otxoa
Mimo: José Pizarro 

Los Músicos de Su Alteza
Direction Luis Antonio González.

79’31, Alpha/Outhere, 2010.

 

“[...] on affirma que le roi, son père, ne pouvait pas souffrir que sortit du royaume une chose aussi laide.”

C’est en termes discourtois mais néanmoins réalistes que le roi du Portugal Dom Joao V (1706-1750) désigna sa fille Donha Maria Barbara quand elle s’en allait convoler avec le Prince des Asturies Don Fernando. Si bien des chocs physiques étaient de coutume à l’époque baroque du fait des mariages arrangés par procuration, ce fut sans doute le caractère, les talents et l’érudition de la princesse portugaise qui conquirent le cœur de son époux et le regard de l’Histoire. Alliant une disposition extraordinaire pour les lettres et les arts, Donha Maria Barbara était une surdouée musicale notable, ce qui s’est vérifié avec les 555 exercices sous forme de sonates que lui composa Domenico Scarlatti, son professeur de musique. Mais, s’il est vrai pour la nouvelle Princesse des Asturies comme il le fut pour des femmes musiciennes de son temps telles Maria Antonia von Walpurgis ou Wilhelmine de Bayreuth que les arts s’étaient penchées sur leur royal berceau pour en faire des compositrices ou des mécènes uniques. Maria Barbara et son mari, parvenus en 1746 à la couronne garderont le castrat Farinelli comme leur plus fidèle bras droit tant dans le milieu des arts que dans la gestion propre de la politique et la diplomatie.

L’Espagne et le Portugal nous dévoilent depuis quelques années leur merveilleux patrimoine musical ancien et c’est comme la caverne d’Ali Baba pour nous passionnés, puisque les sonorités sont novatrices, les couleurs sont d’une vivacité et d’une richesse pléthorique. Dans le sillage des autres compositeurs qui peuplèrent la Péninsule Ibérique au XVIIIème siècle, à savoir Antonio Caldara, Domenico Scarlatti, Niccola Conforto, Antonio Mele, Antonio de Literes, Leonardo Vinci, Antonio de Almeida, Sebastian Durón entre autres, un des plus populaires fut l’Aragonais Jose de Nebra.

Intéressant pour ses rythmes souvent épousant les mélodies et les airs populaires espagnols, Jose de Nebra fut à la tête des théâtres civils en marge de la cour entièrement acquise aux italiens. Cependant, il montre dans son traitement des Zarzuelas et autres “Componimientos dramaticos” une plume influencée par l’Italie et fortement proche des démarches des Napolitains Vinci et Leo qui puisaient leurs voix dans les chants et mélodies des rues et du port de Naples. Jose de Nebra réinvente les seguidilles, les jotas et autres danses pour en faire des airs parfois de teneur mythologique.

En 1728, Jose de Nebra était simplement un jeune espoir, et n’avait pas vraiment écrit d’opéra. C’est de Lisbonne que lui vint une commande très officielle pour le Marquis de los Balbases, ci-devant Ambassadeur à la cour portuguaise du Très Catholique roi Philippe V, en vue de la célébration du double mariage des deux héritiers des couronnes ibériques. Le raffiné Marquis demanda une adaptation de l’Urbe condita de Tite-Live au célèbre librettiste José de Cañizares et fit appel pour la musique la musique à trois compositeurs différents : Giacomo Facco, Filippo Falconi et Jose de Nebra. Ce “Drama armónico”  Amor aumenta el valor, l’Amour augmente le courage représente la point névralgique des célébrations. Après le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 et des péripéties diverses, seule la musique de Jose de Nebra au premier acte du drame et une “Loa” liminaire de Giacomo Facco nous sont parvenues. Ce disque reprend la partition de Nebra, nous restituant une partie de la splendeur de la fête du Marquis de los Balbases.

Dans un saltimbanque qui s’avère positif, l’ensemble Los Músicos de Su Alteza passe des évocations poétiques et théâtrales de Josep Ruiz Samaniego à l’opéra rococo de José de Nebra sans perdre ni la vitalité ni la force de son interprétation. L’enjeu est de taille, Amor aumenta el valor commençant abruptement par un récitatif (la sinfonie d’ouverture, inexistante ou perdue n’a pas été reconstituée), et la direction efficace, présente et intuitive de Luis Antonio González permet d’accrocher l’auditeur à l’histoire quelque peu répétitive de Porsenna, Horatius Coclès et Clélie. Comme les parfums d’Islam et les merveilles du Nouveau Monde, les ensembles baroques qui nous viennent d’Espagne cisèlent leur musique avec respect, maîtrise et inventivité. Los Músicos de Su Alteza savent doser la vivacité des airs, la puissance de l’orchestre supposé de la création et dégagent avec clarté les beautés de la partition.

Naviguant avec talent et maîtrise parmi les redoutables récifs musicaux des airs de bravoure qui peuplent la partition, l’équipe de solistes nous restitue les splendeurs de chaque note avec un souci d’ornementation inventive et équilibrée. Nous remarquons notamment l’air de Porcia “Cómo el céfiro corre agitado” dont les abattements furieux sont emportés par le soprano délicat et résolu de Soledad Cardoso. En outre, et fait très rare pour un rôle comique de valet, l’air “Sopla hacia allí” aux accents sérieux plus que satiriques sont servis avec ironie par le ténor de José Pizarro, dramatique et éloquent. Par ailleurs, l’air “Más fácil será al viento” de Porsenna est restitué par Marta Infante aux vocalises claires et puissantes. Mais c’est le superbe air météorologique de Clelia “Sopla el Boréas irritado” qui explose littéralement la partition avec des fusées légères et vaillantes, des scansions marquées par des vocalises passionnées, servies par Maria Eugenia Boix à la voix diamantine, malgré quelques accrocs de prononciation qu’une perfection de coloratures et une maîtrise technique évidente font vite oublier.

Lors de la rencontre à Badajoz  en janvier 1729, un an après les festivités lisboètes du Marquis de los Balbases, le prince Fernando en voyant sa femme Maria Barbara, ne se douta aucunement de l’abondance de merveilles musicales avait inspiré la célébration de ses noces. José de Nebra aurait pu sourire en apostrophant le prince avec le titre de son opéra, l’amour augmente le courage malgré le physique de sa fiancée. L’amour surprend et c’est sans doute la passion musicale qui rendit les grâces à Maria Barbara dont le bonheur conjugal fut si bien salué par les muses du théâtre et de la musique. Saluons donc l’enthousiasme des Músicos de Su Alteza dans l’attente de découvrir avec eux les entrelacs brillants de la musique ibérique.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : enregistrement naturel et cohérent