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Lettres de Grignan

Publié dans : Actualités - Edito
4 juillet, 2011

Vue de la terrasse du Château de Grignan © Muse Baroque, 2007

Tandis que notre rédaction, assoupie, se disperse par monts et par vaux en vue d’endurer les affres d’un repos bien mérité, que certains pratiquent une cure de silence cembalistique, que d’autres se livrent derrière des portes closes et dans de lointaines contrées à l’écoute de compositeurs maudits post-1759, que certains, enfin, dédaignent majestueusement l’invitations de festivals pour l’appel d’une chaise-longue ou d’un hamac (et nous serions le premier à ne point leur jeter la pierre), la Muse, frappée d’une pilosité palmaire que nos lecteurs vilipenderont à juste titre, prend ses quartiers d’été. Aussi, pour cet éditorial qui sent bon la lavande et le soleil, plutôt que de dresser comme à l’accoutumée une litanie suggestive de friandises festivalières baroques, nous exhumerons quelques écrits inédits et à l’attribution controversée, qui feront le lien avec notre Tribune vous invitant à découvrir les charmes de Grignan, en vantant la sévère antiquité de sa collégiale et la théâtralité des façades Renaissance de son castel.

Lettre attribuée à Madame de Grignan adressée à sa mère Madame de Sévigné en réponse à un courrier initial non encore retrouvé.

Madame ma mère,

Les nouvelles terribles de la cour que vous me contez dans votre lettre ont effrayé mon téméraire mari autant qu’elles me comblent d’aise. Si vous saviez comme l’ingénieuse duplicité manque à notre bonne province. Le brave homme, qui a son comptant des intrigues versaillaises, partage avec notre prince un vice coûteux et épuisant. Il ne songe qu’à sa nouvelle folie de bastiment, espérant que Monsieur Mansart lui-même lui fera l’honneur d’agrandir notre humble logis, dont plus d’une fois vous fîtes valoir l’inconfort vétuste, doublé des sarcasmes d’Eole qui en font trembler les maçonneries.

A propos de la gazette que vous m’envoyâtes et que vous louez avec tant d’ardeur et d’imprudence, je vous avoue que je ne sais pourquoi Paris s’entiche de ces billevesées. J’entends que notre Mercure François ne soit guère éloquent, et que ses écrivaillons manient leurs plumes comme Monsieur Fouquet jadis en faisait des finances du royaume – quoiqu’on ait dit bien des choses sur le pauvre surintendant depuis qu’il fut piqué par la couleuvre – mais cette Muse que vous me recommandez paraît si peu recommandable. Car; depuis mon rocher, n’est-il rien de si intolérable que de lire les nombreuses relations des plaisirs musicaux manqués, de la qualité des œuvres, de la vivacité des interprètes, de l’émotion que procure semblable écoute ? Et cette odieuse lecture m’a mise, je le confesse, en émoi, car l’habileté des chroniqueurs et leurs plumes acérées et piquantes m’ont bien des fois parues suspectes dans leurs élans laudateurs comme dans leurs assauts cruels, et j’eus voulu assister aux représentations afin de croiser l’archet avec cette critique bien tournée mais qui pourrait être injuste. Le talents des écrivains et les armes du langage sont devenus les écueils sur lesquels les orchestres se briseront…

Après les beautés extraordinaires de cet Atys barbare et sanguinaires si bien rendues par cette Muse que je m’interdis de trop consulter, imaginez que je dus souffrir les accords héroïques et souffreteux de nos artisans locaux venus avec une générosité intarissable nous réjouir d’une aubade face à laquelle seule la copieuse perruque des gens de qualité peut prodiguer quelque protection en atténuant les sons à défaut d’en rectifier la justesse. Et alors que vos petits papiers s’extasient sur les gosiers charmants de tel ou tel dessus, sur les ornements des haute-contres et la brillance des hautbois, détaillent avec un soin rigoureux chaque air et simphonie, je ne puis qu’espérer que quelques déroutes enthousiastes, ou les monotones improvisations de notre organiste qui lutte contre la structure de notre collégiale dont le portail à l’antique n’empêche point sa ressemblance sonore avec une redoutable chute dans un plat à potage.

Mais c’est assez parlé de musique, et je souffre bien assez de son absence comme de la vostre. La campagne, l’été, a ceci de gracieux que les champs de lavande s’étendent dessous mes terrasses, monsieur mon architecte de mari les souhaiterait doter de balustrades qui feraient de mon sol un toit versaillais, et ne se sentirait plus de fouler à chaque pas la Grande galerie. Pour ma part, je préfère à la polychromie des marbres italiens la lumière et les senteurs de ce pays-ci, et dans l’attente de poursuivre notre conversation, prie Dieu qu’il vous ait en sa très sainte garde tout en restant, Madame ma mère,

Votre

                                                                                                            Françoise

Par honnêteté intellectuelle, nous joignons l’avis éclairé du Pr. Jean Fournelé-Pin, de l’Université de Maracaibo, que nous avons sollicité et qui nous fait aimablement part de ses doutes quant à l’authenticité du document. Sera donc très prochainement ajouté la réponse de ce docte savant quant à la valeur de cette lettre…

Madame, Monsieur,

C’est avec le plus grand intérêt que j’ai pris connaissance de la lettre attribuée à Mme de Grignan qui vous a été mystérieusement confiée, et qui ne pouvait qu’éveiller la curiosité du spécialiste du genre épistolaire français que je suis. Malheureusement, l’examen tant du contenu que des caractéristiques du support tendent à dénoter une falsification grossière, digne de l’un des bordereaux Dreyfus, que les lecteurs cultivés de votre magazine – et je me comptent parmi eux – ne sauraient laisser inaperçue, voire impunie. Je vous joins donc avec diligence les résultats de mon analyse ci-dessous. (à suivre)

 

Viet-Linh Nguyen