Close

L’extraordinaire aventure de la porcelaine française au XVIIIème siècle

16 mai, 2012

Splendeur de la peinture sur porcelaine : Charles-Nicolas Dodin et la manufacture de Vincennes-Sèvres

Château de Versailles, du 16 mai au 09 septembre 2012

 

© EPV / Ch. Milet

Objet de luxe , la porcelaine était importée en Europe depuis au moins la Renaissance (les voyages de Marco Polo…) en provenance du Céleste Empire ; son transport, long et périlleux, en renchérissait considérablement la valeur. Avec Bernard Palissy, les Européens avaient tenté sans succès de percer le secret de la porcelaine. Au XVIIIème siècle un flux commercial considérable en provenance de l’Extrême-Orient s’était instauré, qui fit notamment la fortune de la Compagnie des Indes. Avec le goût baroque se développa l’engouement pour les décors chinois, qu’il s’agisse de végétaux, ou des personnages. De nombreux vases chinois furent ornés de montures rocaille en bronze doré, afin de s’intégrer harmonieusement dans les intérieurs baroques. Après l’Allemagne qui mit au point la célèbre porcelaine de Meissen, la France tenta de se lancer dans l’aventure. La première manufacture de porcelaine fut installée au château de Vincennes, délaissé par la monarchie, dans les années 1740. L’on y produisait alors de la « porcelaine tendre » par un procédé complexe, qui mêlait l’argile et les fondants, qu’il fallait cuire à plusieurs reprises, puis pulvériser pour mieux les amalgamer : le processus était difficile à maîtriser, il constituait un véritable secret de fabrication, aujourd’hui perdu. En 1756, à l’instigation de madame de Pompadour, la manufacture déménage à Sèvres, qui offrait l’avantage d’être sur la route de Versailles : on pouvait y faire ses emplettes avant d’être reçu par le Roi… La manufacture n’était d’ailleurs pas situé à son emplacement actuel, en bord de Seine, où elle s’installa au XIXème siècle pour faciliter ses approvisionnements par voie fluviale, mais sur la colline le long de la route de Paris.

Afin de concurrencer les délicats décors chinois, la porcelaine avait besoin de peintres habiles. Charles Nicolas Dodin (1734 – 1803) fut probablement l’un de ses plus grands décorateurs, réalisant des pièces d’une finesse exquise. Il débuta en 1754 à Vincennes, comme en témoignent les délicats vases rose et or aux angelots, ou la superbe naïade au palmier sur son socle de bronze doré qui nous accueillent à l’entrée de l’exposition. On notera aussi une autre pièce remarquable de cette époque, l’étourdissant vase pot-pourri en forme de gondole au fond vert, auquel répond un autre vase pot-pourri, fait à Sèvres cette fois, en forme de fontaine ornée de dauphins. Ces pièces étaient déjà nettement marquées par l’exotisme, mais à l’instigation de madame de Pompadour, protectrice de la nouvelle manufacture, celle-ci s’oriente résolument vers les décors chinois entre 1760 et 1763. Au total vingt-sept pièces de grand prix, acquises par le Roi et la favorite, furent créées. Parmi les couleurs prédominent le vieux rose (comme pour le somptueux pot-pourri en forme de vaisseau), ou le « petit vert » obtenu à partir d’un oxyde de cuivre (comme pour les vases triangles à scènes de décor chinois).

© EPV / Ch. Milet

Parallèlement se développent aussi les scènes de genre, reprises des peintres en vogue à l’époque (notamment Boucher, Greuze, Fragonard). A la fin des années 1770 apparaît le goût de l’antique, d’abord réservé aux pièces de prestige (grand vase royal « aux camées, vase antique ferré). Cette évolution est marquée également par le décor « bleu nouveau » (le bleu profond aujourd’hui connu comme « bleu de Sèvres », obtenu à partir de lapis-lazzuli pilé). Le plus beau témoignage de cette période et de ce décor est incontestablement le « service à fond beau bleu » commandé par Louis XVI. Réalisé en procelaine tendre (alors que l’on maîtrisait parfaitement la porcelaine dure depuis la découverte d’un gisement de kaolin dans la région de Limoges), ce service était particulièrement dispendieux : une assiette coûtait près de 500 livres, quand un artisan gagnait 15 livres par semaine… Sa livraison devait s’étaler jusqu’en 1803 (!), et les pièces existantes furent rachetées par le Roi d’Angleterre à la Révolution. Sa Gracieuse Majesté britannique ayant consenti à en prêter quelques exemplaires, nous pouvons les admirer dans la salle principale de l’exposition. Mais son fond bleu lui donne un caractère de sévérité qui n’est déjà plus vraiment baroque, et anticipe plutôt les lourdeurs des décors solennels du XIXème siècle. Nous lui préférons le splendide « service aux camées », près de 800 pièces (!) commandées en 1776 par la Grande Catherine pour ses palais de Saint-Petersbourg, au délicat décor à fond bleu céleste, et dont plusieurs exemplaires sont placés en regard du service de Louis XVI.

© EPV / Ch. Milet

Cette salle principale comporte aussi une extraordinaire série de plaques de porcelaine peintes de grandes dimensions. La finesse du grain du matériau, sa rigidité plus grande que la toile leur donnent un rendu extraordinaire dans les moindres détails, qui surpasse généralement les tableaux originaux dont elles sont la copie. On remarquera aussi au passage un délicat portrait de Louis XV entouré d’une guirlande de fleurs, qui illustre avec inspiration sur surnom de « Bien-Aimé ». L’engouement pour la porcelaine était tel qu’elle envahissait aussi les meubles, voisinant avec les placages précieux des panneaux ou remplaçant les plaques de marbre des guéridons. Les décors y sont généralement de scènes de genre (comme cet « Hymen enflammant les cœurs » d’un cabinet de Carlin en bois de rose et amarante, ou les plaques de la commode de madame Du Barry). Le retour à l’antique inspire déjà la plaque du guéridon du comte d’Artois, illustrée des aventures de Télémaque. Ce goût de l’antique devient de plus en plus présent dans les années 1790 (vases étrusques à fond bleu céleste, circa 1791), concurremment avec l’iconographie révolutionnaire (deux vases Liberté) : l’esthétique baroque est désormais bien loin…

A l’issue de cette visite enchanteresse, je ne puis que vous prodiguer ce conseil, chers amis baroqueux : revêtez votre plus bel habit de satin, chaussez vos escarpins à boucle d’argent, ajustez vos perruques bien poudrées, et replongez-vous pour quelques heures dans le décor délicat de la porcelaine française au XVIIIème siècle à travers les plus belles créations de Charles Nicolas Dodin !

Bruno Maury

Site du Château de Versailles 

Du 16 mai au 9 septembre 2012, le château de Versailles présente l’exposition Splendeur de la peinture sur porcelaine. Charles Nicolas Dodin et la manufacture de Vincennes-Sèvres au XVIIIe siècle dans les appartements de Madame de Maintenon et dans la salle des Gardes du Roi.

Catalogue de l’exposition, Splendeur de la peinture sur porcelaine au XVIIIe siècle. Charles Nicolas Dodin et la manufacture de Vincennes-Sèvres sous la direction de Marie-Laure de Rochebrune avec Artlys, 2012, 22 x 26 cm, 240 p., 40 €