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« L’homme désire l’éternité mais il ne peut avoir que son ersatz : l’instant de l’extase. » (Milan Kundera)

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2012

« Il tormento e l’estasi »

Luigi ROSSI (ca.1597–1653) : Un peccator pentito, cantata a 5.
Domenico MAZZOCCHI(1592–1665) : Pentito si rivolge a Dio, aria a 3.
Biagio MARINI (1594–1663) : Passacaglio
Giacomo CARISSIMI (1605–1674) : Jephte, oratorio a 6.

Los Músicos de Su Alteza
Luis Antonio González, clavecin et direction 

64’10, Alpha 183, 2012.

 

 

Après un parcours dans l’œuvre de l’espagnol Joseph Ruiz de Samaniego, Los Músicos de Su Alteza ont traversé la Méditerranée pour nous transporter dans la Rome des années 1640, la Rome des papes mécènes Urbain VIII et Innocent X, la Rome baroque de la Contre-Réforme. Deux compositeurs y sont à l’honneur : le napolitain Luigi Rossi, auteur soupçonné de la cantate à cinq Un peccator pentito (« Un pécheur repenti »), restée anonyme, et Giacomo Carissimi, avec son oratorio peut-être le plus célèbre, Jephte — l’une des partitions qui nous sont parvenues a été copié par rien moins que Marc-Antoine Charpentier ! Le programme est complétée par un Passacaglio instrumental et une aria a 3, au demeurant plutôt décorative à côté du reste du programme, de Domenico Mazzocchi, dont l’opéra allégorique La Catena d’Adone a été récemment porté à la connaissance du public contemporain par un enregistrement de Scherzi Musicali (Alpha 184).

Nous nous situons indéniablement ici sur le versant sacré de la musique. Certes, les partitions regardent du côté d’une certaine théâtralité, voire même, dans le cas de certains ensembles de Carissimi, d’une certaine sensualité, mais Los Músicos de Su Alteza allient dramaturgie et gravité. La comparaison avec le bel enregistrement de Jephte par Les Paladins (Histoires Sacrées, Pan Classics 10182) est à cet égard éloquente ; Jérôme Corréas avait choisi de ne faire figurer que des solistes, et des ensembles (en particulier de toute la fin de l’oratorio) se dégageait un dolorisme bouleversant de sensualité. Luis Antonio González a pour sa part préféré un chœur plus fourni ; il en résulte une lecture plus majestueuse, plus massive, plus architecturale que sculpturale — mais non moins touchante !

Il faut dire que la qualité du son de Los Músicos de Su Alteza est aussi celle d’un beau marbre. Les solistes brillent par leur sobriété, qu’il s’agisse de la soprano Eugenia Enguita, du contre-ténor Gabriel Díaz, du ténor José Pizarro, ou de la basse João Fernandes, tous, loin des excès, évoquent une retenue et une noble gravité, sans toutefois tomber dans la froideur ; les voix sont personnelles et colorées, mais se fondent à la perfection. Le chœur est exemplaire de clarté, aussi bien dans le son que dans le phrasé et la diction. Le continuo, enfin, est merveilleux d’invention, de foisonnement (le début du Peccator pentito, à cet égard, est à lui seul éloquent), mais sait aussi se faire plus doux (l’accord juste avant « Plorate colles » de Jephte en est frappant, presque de dépouillement, annonciateur autant qu’accompagnateur du texte qui va suivre). Tout sonne et résonne, magnifié par une prise de son de Manuel Mohino, dans laquelle la réverbération semble faire partie même de l’interprétation — ne sommes-nous pas vraiment, chez nous, dans une église, en écoutant ces pages ? Luis Antonio González conduit tout ce beau monde avec fluidité ; l’ensemble est évocateur par sa retenue même.

Le programme s’ouvre dans les tourments par le repentir des pécheurs — qui sont pardonnés à la fin du Peccator pentito — et se clôt sur la déploration d’Isräel pour la fille de Jephté, « in carmine doloris » (« dans un champs de douleur ») et « lamentamini » sont répétés à satiété ; mais c’est bien d’estasi qu’il s’agit, non pas d’une extase d’abandon, mais d’une extase religieuse, peut-être plus espagnole au fond qu’italienne, mais qu’importe : c’est l’extase de nos oreilles.

Loïc Chahine

Technique : parfaitement équilibrée et d’une belle clarté