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L’humanité triomphant d’un ordre barbare

Publié dans : Concerts - Critiques
27 novembre, 2013

Salieri, Les Danaïdes,

Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset

Christophe Rousset © Ignacio Barrios Martinez

Antonio SALIERI (1750-1825)
Les Danaïdes

Tragédie lyrique en cinq actes, sur un livret de François Bailli du Roullet et Louis-Théodore de Tschoudi d’après Ranieri de Calzibigi

Créée à l’Académie Royale de Musique le 26 avril 1784.

Distribution

Judith Van Wanroij (Hypermnestre), Philippe Talbot (Lyncée), Tassis Christoyannis (Danaüs), Katia Velletaz (Plancippe), Thomas Dolié (Pélagus)

Les Chantres du Centre de Musique baroque de Versailles :
Sopranos : Antonine Bacquet, Anne-Marie Beaudette, Juliette Chassain, Marie Favier, Béatrice Gobin, Marine Lafdal-Franc, Magali Lange, Pauline Leroy, Caroline Villain, Anaïs Vintour, Mariamielle Lamagat, Jeanne Lefort
Hautes-contre et contre-ténors : Paul-Antoine Bénos, Stephen Collardelle, Paul Figuier, Branislav Rakic, Florian Ranc
Ténors : Dominique Bonnetain, Clément Debieuvre, Lancelot Lamotte, Atsushi Murakami,  Benoît-Joseph Meier
Basses : Fabien Aubé, Pierre Beller, Pierre-Emmanuel Boré, Vlad Crosman, François Joron, Rafael Galaz Ramirez, Roland ten Weges

Direction artistique : Olivier Schnebeeli

Orchestre Les Talens Lyriques

Violons 1 : Gilone Gaubert-Jacques, Jivka Kaltcheva, Karine Crocquenoy, Jean-Marc Hadda, Myriam Mahnane, Solenne Guilbert
Violons 2 : Charlotte Grattard, Virginie Descharmes, Giorgia Simbula, Josépha Jégard, Dmitry Lepekhov, Santiago Medina
Altos : Laurent Gaspar, Sarah Brayer-Leschiera, Brigitte Clément, Dasa Valentova
Violoncelles : Emmanuel Jacques, Mathurin Matharel, Julien Hainsworth, Jérôme Huille, Ariane Lallemand
Contrebasses : Ondrej Stajnocht, Gautier Blondel
Flûtes traversières : Jocelyn Daubigney, Stefanie Troffaes
Hautbois : Gilles Vanssons, Vincent Blanchard
Clarinettes : François Gillardot, Pascal Pariaud
Trombones : Jacques Henry, Fabien Cherrier, Vincent Hirschi
Bassons : Catherine Pépin, Alexandre Salles
Cors : Lionel Renoux, Serge Desautels
Trompettes : Philippe Genestier, Emmanuel Mure
Timbales : Matthias Kelemen
Clavecin : Stéphane Fuger

 

Direction musicale : Christophe Rousset

Représentation du 27 novembre 2013 à l’Opéra Royal de Versailles (version de concert)

L’échec de son Echo et Narcisse (1781) avait signé l’arrêt de la courte carrière parisienne de Gluck, qui s’était retiré à Vienne. Celle-ci allait pourtant rebondir d’une manière surprenante. Dès 1780 en effet il était sollicité en vue de produire un nouvel opéra pour Paris ; le choix de l’intrigue se porta rapidement sur Les Danaïdes, tirée de la tragédie de Le Miette créée en 1758 à la Comédie-Française, Hypermnestre. De fait dès 1778, Calzibigi avait fourni à Gluck un livret en italien sur ce sujet, dont le texte avait été traduit en français par du Roullet et Tschoudi. Gluck semblait tenir sa revanche mais, las de la querelle toute parisienne des « gluckistes » et des « piccinnistes »  et diminué par ses ennuis de santé, le compositeur choisit d’en confier la mise en musique à un brillant disciple, Antonio Salieri. Ce compositeur italien installé à Vienne avait déjà connu plusieurs succès, mais plutôt dans les genres buffa et seria de l’opéra italien. S’imposer dans le genre de la tragédie lyrique française constituait donc un défi, face à une Académie divisée par les cabales et un public aux goûts changeants au milieu des évolutions musicales profondes qui agitaient cette fin de siècle. Afin de faciliter la tâche de son protégé, Gluck préféra astucieusement que l’oeuvre soit présentée comme sienne, avec la collaboration de son élève ; la paternité complète de Salieri ne fut révélée au public qu’après plusieurs représentations, et le succès confirmé de l’oeuvre ! Celui-ci permit à Salieri de compter aussitôt parmi les compositeurs préférés de l’Académie Royale, qui lui command deux autres opéras, Les Horaces en 1786, et surtout Tarare en 1787, qui connut un succès considérable à la veille de la Révolution, et dont une version révisée en italien fut jouée dans l’Europe entière. Salieri avait donc réussi à Paris, là où le pauvre Mozart ne trouva aucune écoute malgré ses espérances…

Les Danaïdes marquent clairement leur filiation avec la tragédie lyrique française sur de nombreux points. Le livret est structuré en cinq actes, canon de la tragédie française depuis le XVIIème siècle ; les pages orchestrales y foisonnent, et les chœurs participent abondamment à l’action, le final leur est même entièrement dévolu. Les ensembles y sont la règle, ils débouchent fréquemment sur de véritables duos. Les caractéristiques du style nouveau, inspiré par Gluck, y sont également bien présentes : l’action est très resserrée autour de trois personnages principaux (plus le chœur), et surtout l’intrigue est bâtie sur l’affrontement entre un ordre inique (celui de Danaüs, qui ordonne chacune de ses cinquante (!) filles de tuer leur époux la nuit de leur noce afin de le venger, et l’humanité d’Hypermnestre qui s’insurge contre cette barbarie. On peut noter au passage que le mythe antique a été infléchi pour lui donner davantage de consistance morale : dans la pièce d’Eschyle Hypermnestre hésite devant l’innocence et la beauté physique du corps de son époux à accomplir son serment ; ici elle se dresse d’emblée contre ce commandement paternel inique. Aux lois des Hommes et au devoir d’obéissance filiale s’opposent les lois de la Nature, chères aux Lumières…

De fait, l’action progresse lentement, laissant tout loisir au compositeur de décrire les états d’âme successifs des protagonistes. Le spectateur assiste ainsi tour à tour à l’annonce des noces des Danaïdes avec leurs cinquante (!) cousins, fils du roi Egyptus (acte I), au serment des Danaïdes de suivre l’injonction de leur père, contre laquelle Hypermnestre ose s’élever (acte II), aux noces dont s’échappe une Hypermnestre désespéréé poursuivie par Lyncée (acte III), à une Hypermnestre éperdue qui ne parvient à se faire entendre ni de son père, ni de son amant, tandis que se commettent les assassinats (acte IV), à son désespoir alors qu’elle pense Lyncée mort puis au coup de théâtre final du retour de Lyncée, qui vient prendre d’assaut le palais et délivrer sa bien-aimée, couronné par une scène finale des Enfers où les Danaïdes expient leur forfait pour l’éternité en tentant en vain de remplir le fameux tonneau… De fait, à part peut-être pour la scène finale dont on imagine le parti grandiose que pouvaient en tirer les mises en scène de l’époque, le caractère de version de concert convient plutôt bien à la représentation de cette action dépouillée, dont elle souligne la psychologie des personnages. Toujours au chapitre des influences nouvelles, on peut noter l’apparition du trio soprano/ ténor/ basse, dont le dernier membre s’oppose à l’amour des deux premiers, qui deviendra une figure obligée de l’opéra au siècle suivant (avec un décalage du rôle du « méchant » vers le registre de baryton).

Judith Van Wanroij © Remko Holleboom

Malgré l’intitulé de l’opéra, Hypermnestre en constitue le personnage central autour duquel gravite toute l’action. Et là nous avons le plaisir de décerner une mention toute spéciale à Judith Van Wanroij, soprano dont la réputation n’est certes plus à faire dans le répertorie baroque, mais aussi et surtout tragédienne à la mesure de ce rôle prééminent. Malgré l’absence de mise en scène, ses protestations sont appuyées de gestes significatifs, et les expressions de son visage s’infléchissent tour à tour d’un fier refus, de supplications à son père et à son amant, ou de la douleur du désespoir lorsqu’elle croit ce dernier mort. Côté chant, son timbre se teinte de l’acidité indispensable dans les moments les plus dramatiques, et sa diction française est parfaite, ce qui est toujours remarquable pour une chanteuse dont le français n’est pas la langue maternelle. Signalons tout particulièrement le long air qui conclut le premier acte (« Où suis-je, ô ciel ? »), le bouleversant air du troisième acte (« Tout mon sang se glace d’horreur »), son invocation désespérée aux dieux (« Vous qui voyez l’excès de ma faiblesse ») et le duo poignant avec Lyncée qui s’ensuit, ou encore son air d’ouverture au cinquième acte (« Père barbare, arrache-moi la vie »). Bravo madame pour cette belle prestation !

Face à elle, le Danaüs de Tassis Christoyannis possède la noirceur de timbre attendue. Fort de sa double dignité de roi et de père, son articulation est soignée, sa projection bien stable dans le registre des basses, qu’il ordonne les fiançailles avec une gaieté feinte (« Jouissez du destin propice », au premier acte), qu’il délivre ses imprécations vengeresses (au second acte, notamment le terrible « Je vous vois frémir de colère »), qu’il tente faussement de rassurer Lyncée lors des fiançailles (troisième acte), ou encore dans son terrible affrontement avec Hypermnestre au quatrième acte. Face à ces deux êtres qui incarnent chacun une conception différente des rapports humains, Lyncée est nécessairement réduit à un rôle plus modeste. Philippe Talbot s’en acquitte avec brio, de sa voix chaleureuse de ténor, en particulier dans les ensembles (duos avec Hypermnestre « Oublions tous ces jours de peine » au premier acte, et le dramatique « Sort cruel ! » au quatrième). Charmeur pour lever le refus d’Hypermnestre (« Rends-moi ton coeur, ta confiance »), il traduit ensuite avec beaucoup d’expressivité son désespoir face à ce refus pour lui incompréhensible et injuste (« A peine aux autels d’Hyménée »).

Tassis Christoyannis – DR

Les deux autres rôles ne sont pas en reste. La réputation de Katia Velletaz en matière de baroque français est désormais solidement établie, comme l’attestait encore sa brillante incarnation du rôle de Zélime dans La Caravane du Caire de Grétry quelques semaines auparavant sur cette même scène de l’Opéra Royal. Ses deux courtes apparitions (au premier et au dernier acte) sont un régal, tout particulièrement le « Loin de nous, jalousie affreuse » (premier acte) aux ornements perlés. On aurait aussi aimé entendre plus longuement le jeune Thomas Dolié, à la projection de baryton bien affirmée au registre des graves, dans ses courtes apparitions de la fin du quatrième acte et au cinquième acte.

Enfin, et là aussi ce n’est pas une surprise, il convient de souligner l’extrême aisance de Christophe Rousset dans ce répertoire. Sa direction fluide, attentive aux nuances, inspire d’un bout à l’autre de la représentation l’orchestre des Talens Lyriques : le caractère dramatique de l’intrigue perce dès les premières notes de l’ouverture, la densité des cordes est superbement maîtrisée, les percussions bien pointées, et les effets des trombones précisément ajustés. Les pages orchestrales sont rendues avec richesse, en particulier au troisième acte pour la cérémonie des noces, véritable régal pour l’oreille, dans laquelle culmine un solo de traverso enchanteur. L’équilibre avec les chœurs des Chantres du Centre de Musique baroque de Versailles est globalement bien respecté, même s’ils sont un peu couverts par l’orchestre dans le final échevelé du cinquième acte. Pour les amateurs qui n’auront pas pu assister à cette belle soirée, mentionnons que la représentation faisait l’objet d’un enregistrement, qui devrait sortir au cours des prochains mois…

Bruno Maury