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J-C Frish, Le Baroque Nomade (Ed. Actes Sud)

2 mai, 2014

Jean-Christophe Frisch
Le Baroque Nomade

Actes Sud, 2014

    © Actes Sud

© Actes Sud


   

Jean-Christophe FRISCH
Le Baroque Nomade
Actes Sud, hors collection
Arles, Février 2014 / 11,5 x 21,7 / 240 pages
ISBN 978-2-330-02689-9, prix indicatif : 20, 00€

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. » Nicolas Bouvier, L’Usage du Monde

Jean-Christophe Frisch a ceci de commun avec Alexandre Dumas qu’ils partagent tous deux le sens de l’aventure teinté de malice, et qu’ils ont commis noir sur blanc un opus qui se nomme explicitement ou en filigrane « Vingt ans après ». Vingt ans après pour ce point d’étape, ce journal intime, ce bilan sous forme de confidences choisies, de tranches de vie, de moments d’émerveillement, de découvertes, de questionnements. Vingt ans de voyages avant tout, de rencontres improbables et pourtant réelles. Vingt ans enfin de quête musicale, où, un peu à la manière de l’Ombre d’Hannibal de Paolo Rumiz, le chef traque des ombres, et redonne chair au silence des siècles.

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Alors, bien entendu, les habitués du Baroque Nomade seront heureux de cette sorte de dialogue privilégié avec le chef, qui au cours d’un propos dense, entre précisions historiques, recherche musicale et carnet de voyage, évoque la relativité des frontières, la complicité des musiciens de tous bords, l’académisme musicologique face à la persistance des traditions orales. Il y a de tout dans cet essai, à la plume érudite et fluide, toujours souriante, et le lecteur sillonne le Moyen-Orient, les Indes, la Chine, l’Ethiopie ou enfin les Carpates dans un périple terriblement humain, souvent tendre-amer à la chronologie brouillée à dessein, que les opus discographiques correspondants quoique remarquables peinent à rendre pleinement. Pour les autres, amateurs, curieux, ou simplement vagabonds, le recul et la lucidité du chef, dès la Préface qui resitue le mouvement « baroqueux » et l’impossibilité de la résurrection archéologique (soulignant au passage d’une courtoise note de bas de page les limites de la critique musicale, considérant que « la seule critique d’une interprétation est une autre interprétation » ce avec quoi nous ne souscrivons que partiellement, ce qui nous donne donc l’occasion d’un désaccord à creuser) constitue une rafraichissante bouffée d’air, qui loin de se confiner à des hémioles et des variations tonales sait contextualiser les interrogations, colorer les situations, faire ressentir et partager une émotion, un instant. Par provocation, l’on irait jusqu’à dire que le Baroque Nomade est avant tout nomade et son Baroque d’une immédiateté qui nie l’écoulement des siècles, tout en demeurant historiquement documentée.

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On comprendra aisément que résumer les chapitres, ou plutôt les étapes, escales, rivages abordés par le Baroque Nomade, par Jean-Christophe Frisch et sa muse Cyrille Gerstenhaber ainsi que par les musiciens de l’ensemble, n’a que peu d’intérêt et qu’en outre nous trahirions le style de l’auteur, dont les inflexions se retrouvent de mots en mots avec ce mélange de familiarité cultivé, de nonchalance baroudeuse pour ceux qui le côtoie en concert, lorsqu’il présente les pièces. On se contentera donc de sélectionner deux moments forts, à nos yeux, de l’ouvrage et de les offrir comme un spécimen, à la manière d’une ambitieuse bande-annonce.

Pour le premier, il s’agit d’un concert marquant à Kaboul, juste après la chute des Talibans, avec dans une grande salle – protégée par les blindés français – le premier concert public après la fin de l’interdiction de la musique par ces derniers, et l’on retiendra la belle et silencieuse leçon de travail entre les 3 musiciens français et leurs homologues, et la déconcertante facilité avec laquelle la barrière de la langue et des styles s’effrite, les instruments à la main. : rebaba, flûte en bambou, vièle font face à deux flûtes et un théorbe… On en retient la pudique mention des concerts clandestins, des instruments enterrés pour ne pas être saisis et détruits, et ce Rondeau de Marais, assimilé avec naturel pour une représentation triomphale et dont le symbole d’espoir et d’humanisme dépasse les habituels applaudissements de nos oreilles parisiennes blasées et gâtées.

L’autre instant, très différent mais lié aux travaux relatifs à la Chine qui furent pour beaucoup dans la renommée du Baroque Nomade à ses débuts, est emblématique de la démarche de l’ensemble : avant les effets de mode des face à face, mise en miroir, et autres juxtapositions audacieuses plus ou moins gratuites et/ou réussies de type Charpentier et la musique caribéenne, le Baroque Nomade a voulu avant tout se remettre ses pas dans le sillon de rencontres réelles ou vraisemblables, et montrer que les échanges n’ont pas attendu la mondialisation pour ouvrir leur Livre des Merveilles. Comme le relate Gao Shiqi en 1703, l’empereur Kangxi rencontra des missionnaire chrétiens et joua lui-même L’Incantation de Pu’an sur un clavecin « fabriqué au Palais ». On retrouve alors les musiciens du Baroque Nomade et quelques-uns de leurs confrères chinois embarqués dans l’aventure dans un auditorium souterrain du conservatoire de Sarcelles, tentant au départ de façon peu concluante de reproduire ce moment, en interprétant aussi le texte, testant l’hypothèse que d’autres musiciens accompagnaient l’empereur. Et puis, petit à petit, l’alchimie se fait. « Tout d’un coup, ça sonne. Comment ? Pourquoi ? Grâce à quel changement de mode de jeu des instruments baroques ? J’avoue que je n’ai toujours pas la recette. » avoue Jean-Christophe Frisch modestement. Nous pensons au contraire que ces moments de mystères et de magie qu’il contribue à créer sont justement le secret de la réussite du Baroque Nomade, et souhaitons que le chef et ses explorateurs poursuivent avec la même curiosité et la même ouverture leur parcours sur les sentiers de la découverte .

Viet-Linh Nguyen

Site officiel des éditions Actes Sud
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