Close

L’oratorio sepolchro, ou la liturgie luthérienne à l’heure de l’opéra baroque

Muse4
16 octobre, 2008

Jan Dismas ZELENKA (1679-1745)

Sub olea pacis et palma virtutis conspicua orbi regia Bohemiae Corona ZWV 175
(Mélodrame de Saint Venceslas ou la resplendissante Couronne royale tchèque sous les branches de l’Olivier pacifique et de la Palme de la Vertu)

Noémie Kiss, Anna Hlavenková (sopranos) ; Markus Forster (contre-ténor) ; Jaroslav Brezina, Adam Zdunikowski (ténors) ; Ales Prochazka (basse).

Chœur d’enfants Boni Pueri, Pavel Horak chef de chœur
Musica Florea, dir. Marek Stryncl
Musica Aeterna, dir. Peter Zajicek
Ensemble Philidor (cuivres  anciens), dir. Eric Baude-Delhommais 

Direction d’ensemble : Marek Stryncl

2 Cds, 39’42 + 55,29, Supraphon, enr. 2000

Ayant épousé en 1719 le dauphin du Prince électeur (futur Frédéric-Auguste II de Saxe), l’archiduchesse Marie-Josèphe de Habsbourg apporta avec elle la tradition musicale italienne à Dresde. Or, si la famille des Princes électeurs s’était convertie au catholicisme depuis peu, la Saxe demeurait un bastion luthérien. La nouvelle Princesse tenta de concilier la liturgie protestante avec le nouveau goût apporté de Vienne, en favorisant la représentation d’oratorios « al sepolchro » (ou « oratorios-sepolchro ») lors de la Semaine Sainte, comme c’était la mode à Vienne. Les premières œuvres utilisèrent des livrets latins, puis l’usage de l’italien triompha.

A l’oreille, c’est un véritable opéra italien dans les formes que nous livre Zelenka dans cette œuvre de maturité qui avait déjà été enregistrée avec succès par Robert Hugo et la Capella Regia Musicalis en 1994 (Supraphon) : ouverture (sous la forme d’un adagio), récitatifs et airs (précédés d’une introduction et conclus par un final orchestral). Seul le livret fait référence à l’univers religieux, sous la forme très libre d’un dialogue imaginaire (et fort improbable !) entre le Roi David, Marie-Madeleine et Saint-Pierre. Autre hommage à la tradition lyrique, l’œuvre se conclut par un chœur final.

Certes le compositeur tchèque n’a pas le génie d’un Haendel ou d’un Mozart. Si l’orchestration de l’adagio d’ouverture est soignée, elle est parfois répétitive. Mais les airs bien construits tiennent très honorablement leur place dans le répertoire baroque du XVIIIème siècle, avec de brillants préludes et des finales enlevés.

La distribution rend pleinement hommage à cette composition de qualité. Si Eric Stoklossa marque quelques hésitations au début de son premier air (« Squarcia le chiome »), il se montre nettement plus à l’aise lors des reprises, avec de beaux ornements soutenus mais sans excès, et un final enlevé. Le second air « Le tue corde, arpe sonora » s’ouvre sur un beau prélude de luth ; le ténor y monte un timbre chaleureux, à l’aise dans les ornements, et il est soutenu par une orchestration au rythme bien marqué.

La soprano Mariana Rewerski campe une Madeleine au timbre mat, légèrement acidulé. Elle maîtrise parfaitement le legato, en particulier dans son second air « Da vivo tronco aperto », au prélude magnifique et en forme de prière attendrie. Seul regret, sa voix demeure parfois un peu en retrait de l’orchestre, en particulier lors de son premier air (« Del mio amor divini sguardi ») et ne parvient pas à éclipser la douceur enveloppante de Magdalena Kozenà dans la version de la Capella Regia Musicalis.

Tobias Berndt gratifie son unique air (« Lingua perfida ») de sa voix de basse incisive et dynamique. Honnête dans les ornements, son timbre manque toutefois un peu de profondeur.

Le chœur final exécuté par le Collegium Vocale 1704 s’exprime en une polyphonie équilibrée, en écho à la partie solo de David.

La direction de Vaclav Luks imprime à l’ensemble un rythme fluide et bien ponctué, qui met en valeur la dynamique musicale de l’œuvre et la qualité de son orchestration. La Sinfonia d’introduction est ainsi nettement plus dramatique et incisive que chez Robert Hugo, le fil conducteur plus tendu. Il convient de souligner ici l’excellence des cordes, qui tiennent une place de premier plan, le compositeur ayant délaissé dans sa maturité les trompettes et les cors qu’il affectionnait dans sa jeunesse.

Ajoutons à cela que le CD est enveloppé dans un coffret soigné, avec livret et notice musicologique détaillée pour nous éclairer sur cette musique mal connue en France. Il comporte également une photo du château Troja de Prague, bel édifice baroque qui a abrité l’enregistrement. Notons aussi que cet enregistrement s’inscrit dans la politique de promotion des interprètes jeunes talents développée par le Festival de Sablé et le label Zig Zag Territoires, un sympathique concept pour redécouvrir ce compositeur tchèque, talent baroque qui gagne lui aussi à être mieux connu !

Bruno Maury

Technique : prise de son est claire, voire lumineuse ; son seul défaut est de faire parfois la part un peu belle à l’orchestre au détriment du chant.