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L’orgue est décidemment le roi des instruments

Museor
31 décembre, 2009

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Sonate a 2 Clav. & Pedal. BWV  525-530
 

Benjamin Alard (orgue Bernard Aubertin, Paris, église de Saint-Louis-en-l’île, 2005)

90’, Alpha, 2009.

Les Orgues Bernard Aubertin de Saint-Louis-en-l’île avait déjà fait les délices suprêmes de votre humble serviteur, lorsque doucement mis en branle par Gustav Leonhardt, maître incontesté et incontestable de l’instrument, le mois dernier.

Voici l’occasion donc de les entendre à nouveau, et dans un répertoire totalement différent — du bon vieux Bach, avec pédalier, qui n’était guère employé dans le répertoire choisi par Gustav Leonhardt. Et, fidèles aux attentes, elles nous embaument immédiatement, nous saisissent et nous transportent par leur force, leur subtilité et leur raffinement.

Mais, quoi qu’excellentes, nous ne pouvons imputer la qualité de ce magnifique enregistrement qu’aux orgues, puisque leur co-titulaire, Benjamin Alard, y est pour beaucoup ! Son toucher précis, agile et délicat est d’une grâce rare qui nous happe dès les premières notes du premier mouvement de la BWV 525 — un mouvement d’emblée enlevé, entraîné, d’une puissance légère. Au demeurant, si les doigts courent souvent avec souplesse sur les touches, jamais ne les effleurent-ils avec une superficielle évanescence, et le toucher reste malgré tout appuyé, marqué et ferme (cf. le dernier mouvement de la 525, et la main gauche dans le dernier mouvement de la 526).

La variété de couleurs que Benjamin Alard tire de son orgue est vaste, les changements de jeu toujours surprenants, enchantant par leur justesse. L’équilibre de funambule se révèle toujours savant, entre deux mains toujours complices, se répondant, ou se contrebalançant (comme dans le premier mouvement de la 526, où la main droite, prise indépendamment pourrait rapidement faire tourner la tête, garde sa ligne, et prend tout son poids grâce à une main gauche régulatrice), et le pédalier, qui va faire gagner le tout en ampleur, avec un son profond, qui permet de ponctuer une ligne toujours tenue — tenue sans tergiverser, tenue, il semblerait, presque comme dans une tragédie grecque, avançant lentement vers une fin inexorable qu’elle connaît mais qu’elle ne nous laisse qu’entrevoir à mesure qu’elle s’en rapproche.

Les orgues, tantôt aériennes, éthérées, suaves même, avec un son quasi-sphérique qui nous enveloppe lentement, faisant tout disparaître autour de nous, délicatement (527, deuxième mouvement), peuvent se révéler soudain extrêmement puissantes, brillantes (troisième mouvement de la même), sans pour autant tomber dans ce qui fait fuir trop de gens, à savoir une tonitruance excessive et lourdement éclatante.

Bach a écrit ces 6 sonates comme des œuvres concertantes pour trois instrumentistes différents, à la mode à l’époque de leur composition, avec donc trois parties — trois parties que Benjamin Alard nous laisse sentir, en nous révélant la richesse et la complexité des partitions du Kantor, et bien sûr leur sublime beauté. On perçoit ainsi clairement les trois niveaux qui caractérise souvent le répertoire : une partie (main droite) s’élevant vers des cimes célestes et presqu’inaccessibles pour nos corps de chair et de sang, une autre ancrant la musique dans le sol, l’y maintenant (le pédalier), et une dernière (la main gauche), horizontale, équilibrant les deux autres. Et ce triptyque s’équilibre ici à la perfection, avec une justesse confondante et irrésistible.

Charles Di Meglio

Technique : captation chaleureuse,  précise, intime. On entend même l’actionnement des claviers et du pédalier, ce qui est toujours en plaisir. On a l’impression d’être assis devant l’orgue et d’être le musicien.