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« Parmi les morts, il y en a toujours quelques-uns qui désolent les vivants. »

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2012

Antoine DAUVERGNE (1713 – 1797)

La Vénitienne, comédie lyrique (1768)

 

Katia Velletaz, Léonore
Chantal Santon, Isabelle
Kareen Durand, Spinette
Isabelle Cals, Isménide
Mathias Vidal, Octave
Alain Buet, Zerbin

Chœur de chambre de Namur
Les Agrémens
Dir. Guy Van Waas

1h56, Ricercar / Outhere, 2012.

 

C’est en ces termes ambigus que Diderot fait parler Jean-François Rameau dans sa Satire Seconde, plus connue aujourd’hui sous le titre de Neveu de Rameau.

Alors, ce Dauvergne — on ignore d’ailleurs à quelle œuvre le Neveu fait allusion —, auteur de « belles choses » ou médiocre à oublier ? Le Centre de musique baroque de Versailles a donné au public contemporain l’occasion de se faire son avis avec des « Grandes Journées » consacrées au compositeur des Troqueurs en 2011 ; le présent enregistrement fait directement suite à cette manifestation, reprenant d’ailleurs La Vénitienne dans la distribution même qui avait été celle des concerts versaillais. Contrairement au concert donné à Versailles, au cours duquel l’ordre des numéros des deux dernières scènes était changé et plusieurs danses coupées, l’œuvre est ici intégralement donnée — ce qui, peut-être, en agacera un peu certains, car l’abondance des parties à chorégraphier occasionne quelques longueurs.

La Vénitienne n’est sans doute pas un chef d’œuvre à connaître absolument. Cette « comédie lyrique », dernier ouvrage lyrique d’Antoine Dauvergne, répond parfaitement à son sous-titre générique : c’est une pièce légère, point trop enlevée, mais jamais grandiloquente. L’action, en trois actes, suit son train avec une certaine modération, entrecoupée, tradition française oblige, de divertissements. Octave délaisse sa fiancée Isabelle pour courtiser Léonore, qui elle-même n’aime pas Octave, mais s’est éprise d’un jeune cavalier, qui n’est autre qu’Isabelle déguisée. L’imbroglio exposé au premier acte sera évidemment dénoué au dernier : Isabelle se démasquera, Octave reviendra vers elle en quelques répliques (ce qui ne manque pas de choquer la crédulité du spectateur), et Léonore aura l’amabilité de rester toute seule — ce qui, déjà, trahit une construction quelque peu bancale. Il est plus embêtant que l’acte II soit dramaturgiquement à peu près inutile : Octave y consulte la devineresse Isménide, mais, à la faveur des ténèbres, c’est en fait Isabelle qui lui répond et le menace des pires maux s’il ne revient pas à ses premières amours. Cet acte donne cependant l’occasion musicale de belles scènes : d’abord celle du valet Zerbin, couard, qui finit par noyer sa peur dans le vin ; puis la conjuration des esprits, tout à fait digne d’une scène de sorcellerie de tragédie, mais qui progressivement se fait moins sérieuse… Jusqu’à ce que la surprise opère : une voix inconnue se fait entendre, ce n’était pas prévu, tout le monde, devineresse en tête, est apeuré. Et Octave ? On ne sait rien de sa réaction. D’ailleurs à l’acte suivant, tout se passe comme si rien de tout cela n’avait eu lieu…

Qu’en est-il donc de la musique ? Comme le soulignait Diderot ou Jean-François Rousseau, elle fait penser aux contemporains de Dauvergne : on pense un peu à Rameau et globalement à la tradition française, mais aussi à la vocalité italienne, et puis à l’opéra-comique de compositeurs qui est en train de naître — Philidor et Grétry ne sont pas loin. Ce qui séduit dans la musique de Dauvergne, c’est sa qualité mélodique : les airs, qu’ils soient longs ou courts, révèlent toujours des formules mélodiques aussi touchantes que séduisantes. L’orchestration est par ailleurs délicate et soignée — ah, les chants de hautbois… S’il ne s’agit donc pas d’une pièce majeure du répertoire, La Vénitienne se trouve être un plus qu’agréable mi-chemin entre le grand genre de la tragédie mise en musique qui s’éteint, la légèreté italianisante et la tragédie lyrique gluckiste à venir. On est en l’écoutant davantage dans l’attendrissement que dans l’éblouissement.

De cette partition séduisante, la lecture s’avère un peu sage. Les sonorités agréables partagées par tous — chœur, orchestre et solistes — ne peuvent masquer un léger manque d’investissement dramatique :  on a parfois l’impression que tout se contente de chanter, sans vraiment dire et jouer une action.

« La Vénitienne », Léonore, Chantal Santon déploie un timbre somptueux de rondeur, idéal pour mettre en valeur les aimables mélodies de Dauvergne, qui en deviennent radieuses ; ses airs, grands (comme « Quand je revois l’objet de mes amours ») ou petits (comme « L’amour coûte trop de soupirs ») séduisent par la simplicité confinant à l’évidence qu’elle leur confère et par l’hédonisme auditif du timbre vocal. Face à elle, Mathias Vidal, en Octave, est un ténor passionné au timbre riche et à la technique assurée. Ses récitatifs sont parmi les plus réussis ; ses aigus pianissimo, quand il en use (comme à la fin de l’air « L’amour seul peut nous satisfaire »), font toujours leur effet — mais il a la finesse de ne pas en abuser. En somme, son personnage est aussi crédible que le livret lui laisse le faire, car son revirement à la toute fin ne saurait l’être. La voix de Katie Velletaz semble plus instable. Le médium n’est pas son point fort, mais l’aigu s’épanouit davantage dévoilant un timbre clair et velouté. Elle semble néanmoins en retrait de ses deux collègues… Parmi les seconds rôles, Alain Buet s’en tire avec les honneurs et campe un Zerbin entraînant, grâce à un suprême sens du texte. La scène dans laquelle il craint les enchantements puis s’enivre, avant de rencontrer Isabelle, est un des sommets de l’enregistrement, et sans doute son meilleur moment de théâtre.

La direction de Guy Van Waas laisse souvent les chanteurs au premier plan, peut-être même parfois au détriment des subtilités de l’orchestre. Nous restons plus sceptiques sur certains de ses choix dans les récitatifs, qui ne semblent s’attacher qu’à la notation musicale, sans vraiment s’intéresser en profondeur au texte. Il tire un bon parti des danses en les caractérisant bien. Il faut dire qu’il est secondé en cela par des Agrémens admirables de finesse, et un Chœur de chambre de Namur qui sait faire miroiter l’efficace polyphonie de l’écriture. Les tempos sont à l’image du reste : justes mais sages, sans emportement.

Cette Vénitienne, si elle peinera sans doute à convaincre ceux qui veulent du théâtre, est à connaître pour l’œuvre, pour ses beaux airs et ensembles, son orchestration délicate, bref : pour sa musique, honnêtement jouée et chantée, mais pas transcendée. Bah, on est quand même pas mécontents de s’en remplir les oreilles !

Loïc Chahine

Technique : pas de remarques particulières