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Phaéton solaire jusqu’à la chute (Lully, Phaéton, Les Talens lyriques, Aparté)

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
22 septembre, 2014

Jean-Baptiste Lully (1632- 1687)

Phaéton

 

phaeton_rousset_aparteTragédie en un prologue et cinq actes, sur un livret de Philippe Quinault
Créé le 6 janvier 1683 dans la Salle des Manèges à Versailles

Emilano Gonzalez Toro (Phaéton),  Ingrid Perruche (Clymène), Isabelle Druet (Théone, Astrée),  Gaëlle Arquez (Libye), Andrew Foster-Williams (Epaphus), Benoît Arnould (Protée, Saturne),  Frédéric Caton (Mérops, Automne, Jupiter), Cyril  Auvity (Triton, le Soleil, la déesse de la Terre), Virignie Thomas (Une Heure, une bergère égyptienne)

Choeur de Chambre de Namur

Dessus I : Julie Calbète, Amélie Ranglet, Mathilde Sevrin, Virginie Thomas
Dessus II : Zsuzsi Toth, Lieve Van Lancker, Caroline Weynants
Hautes-contres : Camillo Angarita, Jean-Xavier Combarieu, Mario Soares, Renaud Tripathi
Tailles : Jacques Dekoninck, Eric François, Thibault Lenaerts, Peter De Laurentiis
Basses-tailles : Philippe Favette, Sergio Ladu, Grantley Mcdomald, Jean-Marie Marchal, Hubert Dény
Chef de Choeur : Thibault Lenaerts

Orchestre Les Talens Lyriques

Violons I : Gilone Gaubert-Jacques, Charlotte Grattard, Myriam Mahnane
Violons II : Gabriel Grosbard, Giogia Simbula, Josépha Jégard
Altos (hautes-contres) :  Laurent Gaspar, Delphine Grimbert
Altos (tailles) : Brigitte Clément, Sarah Brayer-Leschiera, 
Altos (quintes) : Marta Paramo, Céline Cavagnac
Basses de violon : Emmanuel Jacques, Marjolaine Cambon, Julien Hainsworth, Ariane Lallemand, Camilo Peralta
Traversos : Jocelyn Daubigney, Stefanie Troffaes 
Flûtes à bec : Stefanie Troffaes, Vincent Blanchard
Hautbois : Vincent Blanchard, Laura Duthuillé
Basson : Jani Sunnarborg
Violoncelle : Emmanuel Jacques
Viole de gambe : François Joubert-Caillet
Luth : Laura Monica Pustilnik
Clavecin et orgue : Stéphane Fuget
Clavecin et direction : Christophe Rousset

 

2 CD. Aparte. Durée totale : 153′. Enregistrement public du 25 octobre 2012 à la salle Pleyel (Paris)

Phaéton fut composé quatre ans avant la mort de Lully, alors que la Cour venait de s’installer à Versailles. Bien que Louis XIV en ait exprimé dès l’origine la commande à Mansart et Vigarani, le château ne comportait pas de salle de spectacle. Faute d’argent la salle ne fut pas construite, mais la demande intiale permit tout de même de déterminer l’emplacement au nord du corps principal qui sera mis à profit par Gabriel presqu’un siècle plus tard. Comme souvent à Versailles, l’oeuvre fut donnée dans un théâtre éphèmère, en l’occurence une scène placée dans la Salle des Manèges. L’absence de « machines » était y compensée par l’abondance et le luxe des costumes, dessinés et conçus par Bérain.

Le mythe, extrait des Métamorphoses d’Ovide, fut habilement complété par Quinault, qui y ajouta les éléments nécessaires à une véritable intrigue dramatique, en particulier les rivalités amoureuses entre Théone, amoureuse de Phaéton, et Libye, fille du roi Mérops, aimée d’Epaphus. L’intention moralisatrice et politique de cet opéra de cour est sans cesse présente : l’orgueil démesuré de Phaéton, sa présomption insensé de lui-même contrastent avec la magnanimité de Jupiter, apanage des grands monarques (et donc en filigrane de Louis XIV). Mais n’est pas Apollon-Soleil qui veut, Phaéton l’apprendra à ses dépens : le rappel devait rappeler des souvenirs guère lointains aux oreilles des courtisans, dans une France encore marquée par la révolte des Grands sous la Fronde… On sait que Louis XIV assista aux sept représentations données à Versailles, puis l’oeuvre fut donnée en avril pour la reprise de l’Académie royale de Musique à Paris, où elle se maintint à l’affiche jusqu’à la création d’Amadis

De nos jours, Phaéton, de même que les opéras de Lully, figure hélas trop rarement à l’affiche des scènes lyriques françaises. La version de concert donnée en 2012 salle Pleyel sous la conduite de Christophe Rousset avait suscité forces louanges. Aussi il est heureux que, trente ans après le premier enregistrement intégral réalisé par Marc Minkowski (nous y reviendrons plus loin), la captation de cette soirée permette à tous de juger de ses qualités, et à quelques privilégiées de s’en souvenir. 

A l’écoute, cette version peut s’appuyer sur trois points forts : un orchestre précis et vigoureux dans ses attaques, des choeurs d’une belle homogénéité et des solistes de premier plan. Rompu à la baguette de Christophe Rousset, l’orchestre des Talens Lyriques fait sonner avec vigueur et précision les nombreux passages instrumentaux (ouverture, fin du prologue, final de l’acte I, chaconne de la fin de l’acte II,…). Sa prestation culminante est probablement celle du quatrième acte, où des Talens Lyriques flamboyants donnent un fort relief aux apparitions successives de l’Automne, d’une Heure, et le duo Soleil-Phaéton. Dirigé par Thibault Lenaerts, le Choeur de Chambre de Namur brille dès le prologue (« Cherchons la paix dans cet asile », aux voix aériennes), avec des attaques dynamiques à la belle rondeur (« Que les mortels se réjouissent »), aux paroles bien articulées et parfaitement compréhensibles. Il constitue un véritable personnage dont la verve s’empare de l’action aux moments-clés, tour à tour héraut glorieux de Phaéton au final de l’acte II (« Que de tous côtés on entende »), puis soutien sans faille de sa démarche téméraire au final de l’acte IV (« Allez répandre la lumière »).

Côté interprètes Emiliano Gonzalez Toro affiche son excellente maîtrise du répertoire baroque français. Il relève ce rôle-titre aux apparitions en définitive assez discrètes de sa projection généreuse et de son timbre bien posé. Sa rondeur campe un Phaéton que l’on ne parvient pas à détester, victime de sa propre vanité, voulant sincèrement prouver avec courage et au péril de sa vie sa filiation divine. Eclatant de détermination face à Epaphus (« Quel sort est plus beau que le mien »), il insiste sur l’assurance pleine d’insouciance  du personnage, entraînant au passage la sympathie de l’auditeur. L’autre point fort de la distribution masculine est sans surprise Cyril Auvity, dont le timbre aux aigus lumineux fait resplendir le court rôle de Triton (« Que Protée avec vous partage »), puis s’impose avec naturel dans celui du Soleil, nous offrant un magnifique affrontement avec son fils dans les duos de l’acte IV. Le Protée de Benoît Arnould possède une belle ligne de chant, habilement ponctuée et très expressive (« Heureux, qui peut voir du rivage »). Sa prédiction (« Le sort de Phaéton se découvre à mes yeux ») constitue un moment dramatique aux effets bien dosés, intelligemment soulignés par l’orchestre. 

Face à ces interprètes aux effets savamment maîtrisés, le timbre un peu caverneux d’Andrew Foster-Williams tonne de manière presqu’inconvenante (« Je vous perds, charmante princesse »), déséquilibrant ses duos avec Libye à l’acte II (« O sort trop malheureux », « Faut-il que le devoir barbare » et « Que mon sort serait doux ») ; ce décalage s’atténue légèrement au duo de l’acte V (« Hélas une chaîne si belle »). Cela nuit certes à la crédibilité de son rôle amoureux, mais conforte à rebours le parti pris par Emiliano Gonzalez dans le rôle de Phaéton : en définitive Epaphus, qui excite la vanité de Phaéton en mettant en doute son origine divine, n’est-il pas le mauvais génie qui susucite cette folle tentative ? Nous laisserons les auditeurs méditer cette question… La diction est toutefois bien articulée, et la projection incontestable, même si son ampleur peut déranger. De son côté Frédéric Caton semble plutôt en retrait : on regrette une projection limitée pour la déclamation de Mérops (« Rois, qui pour souverain devez me reconnaître »). Son intervention dans le rôle de l’Automne au quatrième acte s’avère plus convaincante.

Côté féminin l’adhésion est sans réserve, et on ne sait comment distribuer les louanges. Dans l’ordre du livret, commençons par la Clymène pleine d’amour maternel attentionné d’Ingrid Perruche. Ses trop rares apparitions sont émaillées de belles pointes cristallines, en particulier lorsqu’elle tente de rassurer Phaéton sur sa filiation (« Mon fils n’en doutez point »). Isabelle Druet nous régale de son timbre un peu mat, légèrement nacré, dans le rôle d’Astrée (« Dans cette paisible retraite ») et surtout dans celui de Théone. Son duo avec Libye (« Ah ! qu’il est difficile ») est tout simplement magnifique, et elle fait preuve d’une belle expressivité face à Phaéton (tour à tour amante inquiète dans « Je m’aperçois sans cesse » puis laissant éclater délicatement ses reproches dans « Protée à qui je dois le jour »). Mentionnons encore son émouvante et inoubliable apparition à l’acte II, au terme d’un délicat prélude orchestral (« Il me fuit l’inconstant ! »), et son imprécation dramatique au troisième acte (« Perfide, il est donc vrai que vous me trahissez ! »). Sa rivale Libye (Gaëlle Arquez) affiche un timbre légèrement cuivré qui suggère sa sensualité. Sa  majesté assurée (« Je suis fille d’un roi qui commande à des rois ») tempère à grand peine son incertitude inquiète (« Heureuse une âme indifférente ») ; son duo avec Théone (« Amour cruel vainqueur ») est parfaitement équilibré. Notons encore ses accents dramatiques au cinquième acte (« Ô rigoureux martyre »). Enfin on ne saurait oublier les apparitions de Virignie Thomas, en Heure enchanteresse (« Dans ce palais, bravez l’envie »), même si on eût apprécié une projection plus développée pour l’air de la bergère égyptienne (« Ce beau jour »).

Côté présentation le coffret cartonné est accompagné d’un synospsis, d’une notice de Jean Duron sur les circonstances de la création de l’oeuvre, d’une courte biographie de Lully, et du livret, tous traduits en anglais.

Il est donc tentant de rapprocher cette excellente version de celle enregistrée par Marc Minkowski (Erato), qui a fait référence jusqu’ici. Disons d’emblée qu’il est difficile de les départager. Au plan orchestral on peut retenir que Les Musiciens du Louvre et les Talens Lyriques se situent au même niveau élevé de précision et de clarté. Chez Minkowski le raffinement de l’orchestre trouve son écho dans la perfection – parfois à la limite de la préciosité – de la diction des solistes, qui composent un plateau très homogène et vocalement parfait. Nous avons signalé plus haut nos quelques réserves sur certains solistes du présent enregistrement, mais encore une fois le décalage créé par la voix d’Andrew Foster-Williams ouvre la voie à une lecture un peu originale de l’intrigue, qui nous semble plus convaincante que celle offerte par le premier degré du livret. 

La différence majeure réside peut-être dans les caractéristiques techniques des enregistrements : le son de la version ancienne signée Erato, bien qu’enregistré en studio, apparaît quelque peu « plat », en regard des reliefs des voix et des instruments restitués avec un grand naturel chez Aparte. Hormis cette remarque, le choix entre les deux versions relève pour l’essentiel de préférences esthétiques et musicales. Pour notre part, nous avons été séduits par la verve de la direction de Rousset, qui fleure bon son côté « baroque assumé ». Mais après tout Phaéton ne mérite-t-il pas deux versions de référence, qui attestent avec brio de l’évolution de l’interprétation du baroque français depuis trente ans ? 

Bruno MAURY

Technique : prise de son claire et dynamique, qui fait oublier sans peine le caractère public de l’enregistrement.