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Luth et approuvé

Museor
27 janvier, 2006

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

L’œuvre de luth

 

Luca Pianca (luth), Michele Barchi (clavecin-luth) 

57’41 + 38’43, Teldec, 1999

Après la version d’Hopkinson Smith d’un optimisme dansant (Naïve) au sujet de laquelle nous avions en quelques lignes fait connaître notre admiration, le jeu sympathique mais moderne de Boels (Calliope) chroniqué par notre consœur ce mois-ci nous a conduit à nous replonger dans notre discothèque pour en exhumer cet enregistrement remarquable et trop peu distribué.

On pourrait croire Luca Pianca, le co-fondateur d’Il Giardino Armonico, l’un de ces Italiens excessifs et pleins de fougue perdu dans les brumes du Nord. Mais à la vigueur italienne s’allie le flegme suisse (l’artiste est en effet helvetico-italien ou italo-suisse). Et cet enregistrement est l’un des plus introspectifs des pièces de luth de Bach que nous connaissons, d’une mélancolie grandiose, humide, suintant de solitude et de sourires gênés. Les tempi lents et assumés, le balancement dansant mais chagrin, le toucher léger mais profond. Voilà une lecture très personnelle, « sérieuse » sans être dogmatique, admirable de clarté contrapuntique. Les graves sont très présents et l’on se prend souvent à se demander si ce luth-là n’est pas plutôt théorbe. La Sarabande de la Suite en sol mineur est dévalée sans temps mort, comme si l’artiste tentait de se griser après une Courante reposée, comme détachée du monde. Le Prélude de la suite en mi majeur est tout en demi-teinte, empli de subtiles nuances, presque pointilliste.

L’autre surprise de cet enregistrement est l’utilisation du clavecin-luth (Lautenwerk), instrument à clavier étrange dont Bach possédait plusieurs exemples (cf. son inventaire après-décès) et auquel les pièces en question étaient peut-être destiné. Michele Barchi a la lourde tâche de réveiller cette chose un peu ingrate, à qui manque l’intimité du virginal, le son cristallin du clavicorde, la noblesse du clavecin. Il n’est pas toujours agréable d’entendre ce timbre indéfinissable, voilé, très résonnant. Mais le claveciniste parvient à insuffler une poésie rêveuse à ces arpèges (superbe courante de la suite en mi mineur), et son jeu diffère par sa luminosité tranquille du spleen de Pianca. D’ailleurs, le claveciniste en revient finalement à son clavecin pour la BWV 995 et monopolise un peu les morceaux, ce qui est quand même dommage car la Fugue en mi bémol majeur sonne tout de même bien mieux sur un fragile luth.

On louera donc cet étonnant enregistrement des « œuvres de luth de Bach » où le luth n’est présent que dans 2 suites et demie ! Les adeptes d’une intégrale de luth sur du luth retourneront vers Hopkinson Smith (Naïve) ou Jacob Lindberg (Astrée) qui continuent de s’imposer.

Sébastien Holzbauer

Technique : prise de son très aérée.