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Ma, dove sta la stravaganza ?

Muse4
31 décembre, 2009

Antonio VIVALDI (1678-1741)

« La Stravaganza », concerti opus IV

Concerto n°1 en si bémol majeur
Concerto n° 3 en sol majeur
Concerto n° 4 en la mineur
Concerto n° 5 en la majeur
Concerto n° 6 en sol mineur
Concerto n°9 en fa mineur
Concerto n°11 en ré majeur 

La Pastorella :
Mira Goldeanu, violon
Benoît Laurent, haubois
Hervé Douchy, violoncelle
Alain de Rijckere, basson
Guy Penson, orgue et clavecin
Philippe Malfeyt, guitare et théorbe
Frédéric de Ross, flûte à bec et direction 

56’04, Ricercar, 2009. 

A la première écoute, deux réflexions viennent à l’esprit : « Tiens, un Vivaldi où le soliste n’est pas le violon, mais en général la flûte à bec » et « C’est curieux, j’avais cru lire Stravaganza sur la pochette ; or, en fait d’extravagances, le rendu semble plutôt timide et adouci ». Vous reprenez donc la pochette ornée d’une Scène de Carnaval à Rome (1653, Jan Miel), qui évoque plus une ambiance truculente et échevelée qu’un doux murmure de ruisseau dans une verte prairie, et vous constatez que non, vous ne vous êtes pas fourvoyé, il s’agit bien des concertos pour violon de La Stravaganza,  opus IV vivaldien écris pour Violino di Concertino, violino Primo, violino Secondo, Alto Viola and organo e violoncello

Ah saperlotte, en fait, il est écrit « Concerti da camera, d’après l’Opus IV de La Stravaganza » ! Donc, puristes, s’abstenir puisque Frédéric de Roos a choisi d’adapter La Stravaganza au genre des Concerti da camera de Vivaldi, qui se caractérisent par des concertos de chambre sans orchestre, relativement proches de sonates étoffées, pour 3 à 6 instruments et basse continue. Ces 22 concerti sont souvent à distribution mixte, avec des bois (flûte à bec, hautbois et basson) auxquels s’ajoutent des cordes (violon et basse continue).

Ensuite, que vous viviez ou non à deux pas de la Cité de la Musique et de sa bibliothèque luxuriante, vous procédez à quelques recherches, afin de comprendre un peu de quoi il en retourne, ce que c’est qu’une « Stravaganza ». Et là, vous trouvez une très intéressante étude de Christopher Hogwood, en anglais, de laquelle ressort, dans les grandes lignes, qu’à l’origine, Vivaldi choisissait souvent de compiler de nombreux concerti en un ensemble de plusieurs cycles (L’Estro Armonico, La Cetra, Il Cimento dell’Armonia…), où il avait su faire de chacun des concerti une création nouvelle, à la construction soigneusement élaborée. Avec néanmoins un « petit plus ».

En effet, le but du jeu, ordonné par le compositeur, était d’une part de déconcerter les auditeurs, habitués aux cadres formels du concerto [attention, jeu de mots fin et subtil], par exemple en mélangeant la disposition de chaque articulation. D’autre part, les exécutants étaient encouragés à créer moults effets de surprise, au moyen d’improvisations alliant virtuosité technique et imagination (faussement) débridée, telles d’extravagantes accélérations suivies d’alanguissements apaisés, de trilles soudaines et d’audaces chromatiques fantaisistes.

Vivaldi lui-même, lorsque d’une pièce écrite pour le violon il souhaitait passer à la flûte, procédait à d’importants et subtiles aménagements, afin de n’en perdre ni la cohérence, ni le sens. Fort de l’exemple donné par le maestro en personne, confiant en son étude approfondie et son habitude du langage vivaldien, l’ensemble de La Pastorella a cru pouvoir relever le gant sans difficulté aucune, an adaptant à la flûte ces douze concertos, œuvres peut-être « originales », « audacieuses » ou « imprévisibles »  à l’origine, mais qui ont malheureusement trop perdu dans cette transformation de leur caractère piquant et sémillant. Car, ce qui est possible avec le violon de l’est pas nécessairement avec une flûte à bec, et encore plus lorsque celle-ci est si équilibrée, apaisée, d’une certitude reposante sous le doigté délicat et tendre de Frédéric de Roos.

D’entrée de jeu, le Concerto n°1 en si bémol majeur nous plonge dans une version quelque peu fluette et aseptisée des Quatre saisons, où l’on pense à de gentils moutons, à des bergères à rubans, au gazouillis mignons des oiseaux, mais jamais à un quelconque carnaval, fût-il romain ou vénitien.

Le ton est ainsi donné, et le programme déroulera ses couleurs charmantes à travers une abondance de flûtiaux et pastorales romantiques, douces chansons et calmes mélodies, romances mélancoliques et danses sagement guillerettes ; témoins ce languissant Concerto n°6 en sol mineur, ou cet affable Concerto n°4 en la mineur.

Certes, l’ensemble, au demeurant fort agréable à l’écoute, témoigne d’un réel talent de la part des exécutants, dotés d’une profonde et indéniable sensibilité à la teneur poétique et dramatique de ces concerti. Mais ceux qui s’attendent à être bousculés dans leurs habitudes, ou à retrouver le Vivaldi picaresque et non-conformiste des salles de bal populaires de l’Italie baroque seront sans doute… un tantinet déçus.

Peut-être le pari était-il un peu risqué ? Il semble ainsi ici que la flûte de De Roos  fasse disparaître tout caractère un peu impétueux, toute possibilité d’oser de malicieuses audaces musicales ? Point n’est vrai, comme Il Giardino Armonico et leur intégrale tourbillonnante et extrême des Concerti da Camera l’ont prouvé (Teldec). Ma, dove sta la stavanganza ?

Hélène Toulhoat

Technique : prise de son claire et précise