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« Personne, me semble-t-il, / N’accorde de valeur à aucun don de Nature, / Pour valable qu’il soit, / S’il ne se trouve coloré / Par l’obscure et ténébreuse clarté de Fortune »

Muse5
31 décembre, 2009

Guillaume DE MACHAUT (c.1300 – 1377)

Ballades

Liste des morceaux

De Fortune me doi pleindre et loer (B23)
Dame, se vous m’estes lointeinne (B37)
Esperance qui m’asseüre (B13)
Phyton, le mervilleus serpent (B38)
Se quanque amours puet donner à amy (B21)
De triste cuer / Quant vrais amans / Certes, je di (B29)
Il m’est avis qu’il n’est dons de Nature (B22)
Sans cuer m’en vois / Amis, dolens / Dame, par vous (B17)
Hoquetus David (Instrumental)
Amours me fait desirer (B19)
Quant Theseus / Ne quier veoir (B34)
Je ne cuit pas qu’oncques à creature (B14)
Pour vous revoir (Instrumental) – Sois tard tempre

 

machaut_balladesEnsemble Musica Nova : Pau Marcos, Birgit Goris (vièle à archet) ; Julien Martin (flûtes à bec) ; Marie Bournisien (harpe gothique), Christel Boiron, Marie-Claude Vallin (cantus) ; Thierry Peteau, Lucien Kandel (ténors) ; Marc Busnel (bassus) 

Direction Lucien Kandel 

75’17, Aeon, 2009, contient un livret très explicite quant à l’origine de ces Ballades et au travail réalisé par les musiciens

 

Tout à la fois poète des notes et musicien des mots, Guillaume de Machaut écrivit, au cours du XIVe siècle déclinant, plus de deux-cent Balades dans lesquelles il raconte ses joies et peines de cœur. La Balade trouve son origine dans les chants de trouvères du Haut Moyen-âge, et sans doute dans le verbe latin ballare, devenu « danser » aujourd’hui ; elle emprunte au rondeau le retour d’un refrain autour duquel le poète développe (sur une base de trois strophes) les méandres de ses états d’âme et exprime ainsi son intériorité, comme le fera Du Bellay deux siècles plus tard dans ses magnifiques Sonnets

L’Ensemble Musica Nova emprunte avec beaucoup de finesse et poésie ces chemins ; la suavité de la flûte mêlée aux timbres charnus des vièles et à la limpidité de la harpe les pare d’une grande douce couleur, mélancolique la plupart du temps. Mélancolique car le damoiseau du Moyen-âge est soumis à deux choses : au bon vouloir de sa dame et aux humeurs de la Fortune contre laquelle il ne peut rien. Ainsi dans « De Fortune me doi plaindre », les deux vièles instaurent un rythme ponctué de léger contre-temps  qui vous berce et vous envoûte imperceptiblement, donnant au temps une autre mesure. Ce préambule mystérieux laisse place à l’unisson de Christel Boiron et Marie-Claude Vallin dont les voix différent sensiblement de ce que la littérature postérieure nous donne à écouter. Le timbre est clair et épuré de tout vibrato et même de toute trace de travail vocal, comme si cette ligne mélodique limpide était ce qu’il y avait de plus naturel. Nous entrons dans un univers raffiné, vierge de la (sur)charge ornementale et harmonique du baroque.

Nimbés d’une clarté diaphane, nous cédons aux charmes de ces sonorités pastelles, à la voix ensoleillée et soyeuse de Marc Busnel qui fait du poème amoureux « Dame se vous mestes lointeinne »  un air léger et dansant, repris et développé ensuite par les vièles et Julien Martin dont la flûte gracile témoigne d’une virtuose agilité.

Seul un des ténors (le livret ne permet pas de savoir lequel) laisse percevoir un filet d’air au travers d’une voix instable qui dénote quelques faiblesses dans les mélismes de  « Esperance qui masseure ».

Tel un recueil de riches miniatures, cet enregistrement de Ballades offre une grande diversité de couleurs, de parfums et d’atmosphères différents qui dépeignent les multiples facettes de la passion amoureuse et de la condition de l’homme confronté à son destin. Passée la première appréhension que cette musique « très » ancienne peut susciter, nous ne regrettons nullement l’immersion dans l’intériorité d’un poète aussi délicat et inspiré que fut Machaut, immersion qui nous incite à un propre retour sur notre condition.

Isaure d’Audeville

Technique : prise de son spatialisée et bien équilibrée