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« Personne, me semble-t-il, / N’accorde de valeur à aucun don de Nature, / Pour valable qu’il soit, / S’il ne se trouve coloré / Par l’obscure et ténébreuse clarté de Fortune »

Muse5
31 décembre, 2010

Guillaume DE MACHAUT (c.1300 – 1377)

« In Memoriam Guillaume de Machaut »
Messe Notre Dame

Liste des airs

Philippe de VITRY. Vos qui admiramini ~ Gratissima virginis ~ Gaude gloriosa
Adesto (Codex Robertsbridge, diminution orgue)
Philippe de VITRY. Impudenter circumivi ~ Virtutibus laudabilis – Alma redemptoris mater
Pierre de BRUGES (?). Musicalis sciencia ~ Sciencie laudabili
Gilles d’ORLEANS (?). Alma polis religio – Axe poli cum artica
Bernard de CLUNY. Pantheon abluitur ~ Apollinis eclipsatur ~ Zodiacum signis lustrantibus
Tribum (Codex Robertsbridge, diminution orgue)
F. ANDRIEU. Armes, amours ~ O flour des flours (C. Chantilly)

machaut_inmemoriamEnsemble Musica Nova :
Cantus : Christel Boiron, Caroline Magalhaes, Marie-Claude Vallin.
Contraténors : Lucien Kandel, Xavier Olagne.
Ténors : Thierry Peteau, Jérémie Couleau.
Bassus : Marc Busnel, Guillaume Olry. 
Orgue Gothique : Joseph Rassam
Lucien Kandel, direction 

Aeon, 2010. 

La première messe écrite par un seul homme ! Pensez-donc si c’est une date. Dans l’histoire des productions humaines, les moments où l’artisanat succède victorieusement à l’industrie ne sont pas si courants… Alors redisons-le : bien avant la Messe en si, de qui vous savez, et le Requiem, de qui vous voulez, il y eut cette Messe de Notre-Dame, de Guillaume de Machaut.

En sa qualité de passerelle absolue (entre musique et lettres, entre trouvères et polyphonistes, entre ars antiqua et ars nova, et pourquoi pas, dans le Voir Dit, entre jeunesse et âge mur…), le célèbre chanoine de Reims méritait bien qu’on lui rendît hommage en le replaçant dans cette époque-charnière qui fut la sienne : la fin du quatorzième siècle, et, par la même occasion, du moyen-âge. C’est en tout cas la volonté de l’ensemble Musica Nova et Lucien Kandel, qui ont choisi dans ce In Memoriam d’adjoindre à la fameuse messe quelques motets de compositeurs contemporains ou précurseurs de Machaut. Au delà de sa justification musicologique, le programme est savamment construit pour le plaisir du mélomane contemporain (c’est-à-dire volontiers distrait). Alternant les oeuvres vocales et les diminutions à l’orgue gothique, les moments de pure luminosité, comme le magnifique Gratissima Virginis, de Philippe de Vitry, et d’autres plus austères, il offre un très bel écrin à l’oeuvre-titre dont on découvre le Kyrie introductif avec l’oreille préparée mais non encore saturée. On notera aussi l’étonnant Musicalis Sciencia, attribué à Pierre de Bruges, dont le texte est pratiquement un manifeste esthétique au moment de son écriture.

Chaque version de la Messe de Notre-Dame est riche en partis pris interprétatifs, tant nous manquons d’indications à ce sujet, les chanteurs de l’époque ayant fort négligemment omis de nous laisser des enregistrements décents. Pas même un vieux mono. Les artistes sont incorrigibles depuis la nuit des temps. Pardonnons-leur cependant : cela à la mérite de rendre l’entreprise passionnante, qui nous donne à écouter ici encore une véritable reconstitution historique, dont les principes sont exposés clairement dans le livret accompagnateur. Les neuf vocalistes de Musica Nova offrent amplitude et équilibre à ces compositions à quatre voix, sans verser dans la bouillie sonore. La largeur relative des tempi utilisés n’enlève rien à la précision des attaques, et accentue encore le mysticisme de l’œuvre. La texture vocale et le grand travail musicologique effectué sur la pratique des altérations à l’époque de Machaut mettent parfaitement en valeur les chromatismes surprenants de cette musique, qui oscillent délicieusement entre évidence et dissonance à une oreille nourrie au “tonal”.

Un très beau disque en définitive, et qui atteint parfaitement ses deux objectifs assumés : savante exigence et plaisir d’écoute. On se gardera bien ici de trancher entre toutes les approches possibles de cette oeuvre majeure de la polyphonie médiévale, mais ce In Memoriam s’installe dans la discographie entre des versions riches et ornementées (Ensemble Organum, Harmonia Mundi), et d’autres plus enlevées et sobres (Tallis Schollars, Hyperion). Pour une interprétation tout autant mystique mais plus austère encore, plus décharnée, plus funambule aussi, on pourra réécouter l’enregistrement de l’Ensemble Gilles Binchois, chez Harmonic Records, toujours aussi fascinant.

Gilles Grohan

Technique : prise de son bien équilibrée