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En un mot, vivant

Museor
31 décembre, 2012

Monsieur de MACHY (s.d.)

Pièces de viole
Suites I en ré mineur, IV en sol majeur, V en ré mineur et VIII en la majeur

Paolo Pandolfo, basse de viole Nicolas Bertrand

70’14, Glossa, 2012.

 

Pour les violistes, Monsieur de Machy fait souvent figure de mystère. Dans cet « avant Marais » qui marque l’histoire de la musique pour viole soliste, il est le seul à avoir publié sa musique devançant en cela d’un an son illustre contemporain. Pourtant, ces Pièces de viole pour viole seule, en notation sur portées et en tablatures sont rarement jouées, et encore plus rarement enregistrées. « La » référence discographique en la matière était sans doute le disque enregistré par Jordi Savall et réunissant quatre des huit suites (les quatre notées sur portées). En 1991, Jonathan Dunford faisait paraître ces pièces chez Adda dans une version hélas désormais indisponible. En 2002, Toshiko Shishido a également enregistré pour Assai un disque assez mal distribué. Le présent enregistrement va cependant sans nul doute changer la donne, tant l’approche de Paolo Pandolfo semble nouvelle pour ce répertoire.

Résumons l’histoire à grands traits : jusqu’ici, de grands violistes, comme Nicolas Hotman, Dubuisson et Sainte-Colombe avaient composé pour la basse de viole seule des pièces dont certaines nous sont parvenues en manuscrit. En 1685, Machy publie ses propres pièces, bien différentes de celles que nous connaissons de ses prédécesseurs : là où la musique de Hotman, Dubuisson et même la majeure partie des pages de Sainte-Colombe, est « peu chargée d’accord », essentiellement mélodique, Machy développe une vision harmonique de la viole, comme devant, comme le luth ou le clavecin, se suffire à elle-même. Un an plus tard, Marin Marais publie son premier livre, sans basses — elles seront publiées en 1689 : retard dans la publication, ou évolution du goût ? La question reste ouverte aujourd’hui. Toujours est-il que les pièces de Marais sont tantôt chargées d’accords, tantôt plus exclusivement mélodiques. Parallèlement, une querelle fait rage, celle qui oppose Machy à Jean Rousseau. Pour ce dernier, la viole est un instrument mélodique, et non harmonique.

Pandolfo rappelle donc d’abord qu’au milieu de ces querelles, de cette histoire de la viole entre mélodie et harmonie, le recueil de Machy est le seul qui soit publié, et qui donc ait été préparé avec beaucoup de soin. Il s’agit donc d’un document unique, puisque contrairement aux pièces de Hotman, de Dubuisson et même de Sainte-Colombe, il est certain que Machy voulait leur donner cette forme. Il s’élève contre les musicologues qui ont jugé rapidement les huit suites inintéressantes. Et la musique le justifie !

En second lieu, Pandolfo retient la volonté chez Machy, comme on la trouvait chez Tobias Hume, de faire de la viole un instrument qui se joue seul et se suffit, l’égal du luth, du clavecin, de l’orgue. Le troisième point est très clairement mis en avant par l’illustration du disque : un danseur. Les huit suites sont des suites de danses. Or, Pandolfo le rappelle comme Lazarévitch l’a fait récemment dans le coffret Bach, la danse, en cette époque, n’est pas quelque chose d’abstrait. Le musicien y est perpétuellement confronté. Faire référence à une danse précise (la courante, le menuet, la gavotte) en des années où elle se pratique, ce n’est pas simplement suggérer, c’est évoquer, c’est avertir le lecteur de musique d’éléments essentiels des pièces qu’il va jouer.

Il est clair dès les premières minutes que le pari est réussi. D’abord, la résonance de la viole — ce n’est pas une surprise — rempli tout aussi bien une atmosphère sonore que celle de ses cousins violon et violoncelle — Pandolfo rapproche d’ailleurs les Pièces de Viole des Sonate e Partite pour violon de J. S. Bach. L’harmonie est crée par les accords, mais aussi par les doigtés « tenus » qui prolongent la résonance des notes même quand l’archet a quitté la corde. Les pièces de Machy voyagent du haut, des mélodies, au bas, fondement harmonique, et l’archet virtuose de Pandolfo réussit pleinement à faire entendre cette richesse et cette complexité.

Quant à la danse, elle est là, et il n’est pas difficile à un auditeur un peu habitué d’entendre le danseur dans tel menuet de la suite en la majeur par exemple. La rythmique est généralement impeccable, implacable, dans les formes les plus strictes (menuet, gigue, et même la courante), et plus libre dans les préludes et allemandes (une petite notice des danses insérée dans le livret précise que l’allemande n’était déjà plus dansée à l’époque). Les sarabandes ne se perdent pas non plus, et gardent toute leur cohérence rythmique.

Mais ce qui frappe par dessus tout, c’est l’inventivité constante du propos musical. Outre les expressions assez diverses que sait susciter le jeu de Pandolfo — de la retenue noble de la plupart des sarabandes à la course éperdue des gigues, et même au caractère presque dionysiaque de la gavotte et de la chaconne en sol majeur —, il orne les reprises, invente même des doubles à la fois virtuoses et très convainquant stylistiquement (la courante de la suite en sol majeur en est un excellent exemple), varie également l’émission du son, en laissant parfois l’archet pour pincer les cordes, avec fantaisie.

Pandolfo l’écrit lui-même dans un style délicieux : « la musique de Machy nous transporte dans un univers sonore riche et complexe, où alternent le plaisir profond des résonances et des silences, et la plastique des pas de danse… » Loin de l’image d’un violiste austère, surgit un Machy ébouriffant, fantasque, inventif, émouvant, en un mot : vivant.

Loïc Chahine

Technique : captation chaleureuse et fidèle.