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Manifeste Baroqueux

Publié dans : Articles - Dossiers - Essais
9 juin, 2011

Manifeste Baroqueux 

ou il est expliqué au lecteur éclairé les raisons et détours de l’esprit par lesquels il doit convenir que la musique baroque se doit jouer sur des instruments d’époque

  

Le Palais Royal © Muse Baroque 2006

Le Palais Royal © Muse Baroque 2006

Baroque, (musique) : Une musique baroque est celle dont l’harmonie est confuse, chargée de modulations & dissonances, le chant dur & peu naturel, l’intonation difficile, & le mouvement contraint. Il y a bien de l’apparence que ce terme vient du baroco des logiciens.

(Supplément Panckoucke à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert)

La musique, avant l’invention de l’enregistrement, possède un rapport au temps particulier. Alors que l’œuvre d’art (sculpture, peinture) perdure, « la musique s’efface aussitôt jouée » (Catherine Wagner) La différence tient à la permanence de la présence physique et concrète de l’œuvre d’art et à l’immatérialité de la musique. Aussi, la musique baroque a été longtemps considérée comme le domaine réservé de spécialistes. 

Révolution baroque

Grâce au zèle déployé par de nombreux musicologues, relayés par de jeunes générations d’interprètes enthousiastes, familiarisés à la pratique des instruments anciens à partir de la fin des années 60, ce territoire musical, qui s’étend de 1600 à 1750 (depuis la naissance de l’opéra à Florence jusqu’à la mort de Jean-Sébastien Bach), demeuré pendant près de deux siècles et demi quasiment ignoré, ne cesse de révéler ses trésors, restés enfouis à l’état de manuscrits dans les bibliothèques du monde entier. 

« Manifeste baroqueux » ou comment il ne faut pas confondre authenticité et snobisme.

Si l’on voit immédiatement que le luth, le théorbe ou le clavecin sont particuliers à ce moment historique et musical (en clair, on ne joue pas une partie de clavecin sur un piano !!!), d’autres instruments nécessitent, eux aussi, d’être « mis en conformité » avec leur période. Il faut en effet comprendre qu’un violon baroque avec ses cordes en boyau ne produit absolument pas le même son qu’un de ses congénères modernes aux cordes de métal. Les touches et les archets sont plus courts, l’archet n’a pas de vis permettant la tension précise des crins d’où moins de nuances.  Le son est plus doux, plus chaud…mais un changement de température désaccorde le tout. De plus, les formes des violons français et italiens diffèrent entre eux et le français se jouait sur l’épaule, ce qui interdisait toute virtuosité (La mentonnière n’apparaît que vers 1820 mais les italiens coinçaient le violon sous le menton).

Le traverso diffère de la flûte traversière, puisqu’il est fait de bois et non de métal, et que les trous sont bouchés avec les doigts; la sonorité est plus douce, plus suave et moins perçante. Les cuivres n’étant pas encore dotés d’un système de pistons, leur jeu repose sur la gamme des harmoniques, ce qui rend certaines notes plus inégales que d’autres. On pourrait ainsi passer en revue tous les instruments…

Les compositeurs connaissaient ces caractéristiques, et lorsqu’on entend un orchestre jouer une œuvre baroque sur instruments d’époque, on comprend que cette musique est taillée sur mesure pour ce type d’instruments. L’usage d’instruments de l’époque correspondant à celle de la musique choisie nous permet de saisir et d’apprécier toute la subtilité et le chatoiement de l’œuvre. Plus encore, ils nous donnent l’impression d’entendre l’œuvre telle qu’elle était au moment de sa création ou du moins de tendre à cet idéal. 

En outre, l’œuvre musicale baroque ne peut être étudiée en faisant abstraction du contexte dans laquelle elle fut conçue : il est bon de connaître l’extravagance des églises baroques italiennes pour jouer du Vivaldi, et l’élégance majestueuse de Versailles pour jouer Lully et Couperin.

Enfin, les œuvres musicales baroques datent d’il y a trois siècles et cette distance temporelle doit s’accompagner d’une distance musicale. Aussi, c’est à travers le timbre que celle-ci est d’abord réalisée, matérialisée. L’auditeur peu habitué à ce genre s’exclamera : « Ce hautbois sonne bizarrement », l’amateur « Voilà un hautbois baroque ». Dans les deux cas, ils auront perçu ou effleuré un des concepts les plus abstraits que l’Homme aura inventé : le temps. 

                                                                                                                        V.L.N.