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"Marais jouait comme un ange” — Hubert le Blanc

Muse5
31 décembre, 2006

Marin MARAIS (1656-1728)

L’Ange Marais

Première suite à trois violes en ré majeur, Tombeau pour Monsieur de Lully, Deuxième suite à trois violes en sol majeur. 

 

Wieland Kuijken
Les Voix Humaines : Susie Napper, Margaret Little (basses de viole), Nigel North (théorbe), Eric Milnes (clavecin). 

61’, ATMA, Intégral Distribution, 2006.

Pourquoi donc l’Ange Marais? En effet, ce titre que d’abjects parisiens snobs pourraient arrogamment qualifier de kitsch (votre serviteur le premier) — titre souligné par la photo des ailes d’un ange, détail d’une statue de marbre, sur la couverture du disque — pourrait en détourner quelques-uns. Pourquoi donc ce titre, quand les autres albums des Voix Humaines s’en dispensent ? Simplement parce qu’Hubert le Blanc, publiant en 1740 sa Défense de la Basse de viole déclare que Marais jouait comme un ange, contre Forqueray qui jouait comme un diable.

Notre but n’étant pas non plus de débattre sur la pertinence d’un titre aux dépens de tel ou tel autre, nous ne nous y attarderons pas plus avant, vous laissant seuls et vrais juges en la matière, et nous concentrant d’avantage sur ce qui nous concerne tout de même plus, à savoir la musique et ses beautés.

Les Voix Humaines qui nous avaient déjà régalé bien plus d’une fois, non seulement avec leurs enregistrements des pièces de viole de Monsieur de Sainte-Colombe, mais aussi celui, entre autres, de pièces de Tobias Hume (Naxos), se font ici rejoindre par Wieland Kuijken en personne — en plus d’un clavecin et d’un théorbe pour le continuo.

Ici, la rencontre est réussie auréolée de l’habituelle harmonie de l’ensemble, qui accueille avec complicité ses invités. Dès le Prélude de la première Suite, on sent immédiatement une forte énergie, alors que les trois violes s’entraînent mutuellement, que ce soient les deux voix du dessus où le son rond de la viole du continuo insuffle aux autres timbres une ampleur que leur partie subtile, douce et légère n’aurait autrement pas (Gavotte et Gigue de la première suite).  Les ornements — sur lesquels le texte du livret s’attarde avec gourmandise — sont légers et naturels, s’épanchant dans une continuité permanente avec la mélodie. Ils ajoutent une sorte de tension agréable, apporte du liant et de la cohésion, comme dans la Sarabande de la deuxième suite, tout en parfaite suavité, rondeur, douceur, surnageant sur une ligne qui avance et ondule, les trois parties se croisant, s’entre-croisant et conversant avec grâce et élégance.

Quant au continuo non-violistique, retenons surtout le théorbe de Nigel North d’une largeur, d’une générosité, et d’une dynamique présence, avec des cordes qui claquent bien (Sarabande et gavotte et l’allemande très énergique, de la première suite), s’harmonisant avec la vitalité générale, et particulièrement avec celle de la viole continuiste, leurs deux sons s’harmonisant avec souplesse. Un son bien présent, très chaleureux et sans aucune molesse aucune caractérise ce petit monde agile et réjoui.

Enfin, pour finir, on s’attardera sur le mélancolique Tombeau de Monsieur de Lully, moelleux comme un tombeau de plume, évitant l’écueil d’une tristesse excessive et flagorneuse, toujours en retenue — il y a toujours un soupir permanent, même quand la première viole va monter dans des aigus presqu’hors-frètes, une larme qui se retient de tomber.

Charles di Meglio


Technique : 
prise riche et agréable, peut-être un tout petit peu trop centrée sur les violes, puisqu’elle occulte un peu trop le clavecin