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« Mater Dolorosa » à Amsterdam

Publié dans : Concerts - Critiques
9 février, 2013

« Mary’s grief »

Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset

Christophe Rousset © Eric Larrayadieu

 

« Mary’s grief »

Liste des airs

Giovanni Battista Pergolesi (1710 – 1736)
Salve Regina in c (1736)

Leonardo Leo (1694 – 1744)
Ludica me Deus (1744)

Giovanni Battista Ferrandini (1710 – 1791) :
Il pianto di Maria (ca 1739)

Tomaso Traetta (1727 – 1779) :
Stabat Mater (1767)

 

Maria Espada, soprano
Monica Piccinini, soprano
Ann Hallenberg, mezzo-soprano
Milena Storti, mezzo-soprano
Emiliano Gonzalez Toro, tenor
Magnus Steveland, tenor
Frédéric Caton, baryton
Jussi Lehtipuu, baryton 

Les Talens Lyriques
Direction Christophe Rousset 

Samedi 09 février 2013, Concertgebouw Amsterdam.

On sait, quand on est un adepte des concerts proposés par le Concertgebouw d’Amsterdam, que la musique baroque y est bien présente et toujours servie par des interprètes de qualité. Les néerlandais semblent en être bien conscients d’ailleurs puisqu’ils sont nombreux et fidèles aux rendez-vous. Même un concert de musique italienne, religieuse, du XVIIIème siècle, un samedi très hivernal, à 14h, parvient à remplir en bonne partie la Grote Zaal ! Ce sont Christophe Rousset et ses musiciens qui répondaient cette fois à l’appel, pour nous interpréter des œuvres regroupées autour  du thème « Mater Dolorosa ».

Les premiers coups d’archet du  »Salve Regina » de Pergolesi n’ont malheureusement  pas été des plus convaincants, les cordes ayant en effet mis un certain temps avant de trouver la justesse parfaite. Mais on sait à quel point les débuts peuvent être délicats, notamment à cause des cordes en boyaux… Une fois la stabilité trouvée au sein de l’orchestre même, il a fallu établir un lien équilibré avec la soprano espagnole Maria Espada. On ne sait si celle-ci était intimidée par l’orchestre ou bien l’inverse, mais un léger malaise était manifestement perceptible. Peut-être l’orchestre ne voulait-il pas couvrir la voix de Maria Espada, très belle mais plutôt intimiste que grandiloquente ? Celle-ci a pourtant fait preuve d’une sensibilité et d’une musicalité hors pair durant toute la représentation. Le problème a pu également venir de la taille de cette salle de concerts mythique, inaugurée en 1888 dans le but d’accueillir de grands orchestres symphoniques constitués de plus d’une centaine de musiciens. Il est incontestable que le répertoire post-romantique est le plus approprié au lieu.

Maria Espada – DR

Mais nous avons pourtant eu l’occasion d’entendre dans cette même salle des concerts de musique ancienne ne sonnant pas « perdus » ou trop petits. L’effectif (huit violons, deux alti, deux violoncelles, une contrebasse, un orgue/clavecin) et le type de voix de Maria Espada auraient sans doute été mieux mis en valeur dans une salle aux proportions plus modestes, un écrin moins vaste. L’ensemble du concert a généralement manqué de son, de puissance, de contrastes, de prises de risques. Certains fragments ont néanmoins bénéficié d’un soudain regain d’énergie, d’un souffle plus large, comme une subite envie de se battre pour combler chaque recoin de cette salle immense.

Ann Hallenberg et son  »Pianto di Maria » par exemple ont constitué un des moments les plus beaux de ce concert d’un après-midi enneigé. Cette magnifique voix a d’ailleurs sans aucun doute dominé l’ensemble du concert. Sa stabilité, sa puissance et son naturel ont conquis la salle dès les premières notes. L’orchestre lui-même s’est soudain senti plus soutenu et s’est permis d’élargir sa palette de sons et de couleurs. Ann Hallenberg se donne au public avec une aisance et une maîtrise inébranlables. Aussitôt la première note émise, elle sait enjôler son auditoire jusqu’à la dernière. Ses très dramatiques récitatifs ont été de belles pages de théâtre et de musique mêlés.

Entre le  »Salve Regina » et le  »Pianto di Maria », avait été intercalée une belle pièce du Napolitain Leonardo Leo. Le chef-claveciniste avait ici à sa disposition un chœur formé de chanteurs tous connus et reconnus. Les parties de chœur du  »Stabat Mater » et du  »Ludica me Deus » étaient en effet homogènes et éloquentes. On regrettera seulement la grande cadence des deux sopranos entremêlées, malheureusement trop contenue et mesurée. Une telle cadence relève d’une difficulté évidente, pour parvenir notamment à fusionner les deux voix. Mais les chanteuses ont semblé elles-mêmes effrayées et n’ont pas « donné » autant que le public pouvait en recevoir. On aurait apprécié dans une telle cadence un brin de liberté en plus, de surprise, de créativité peut-être.

Au Concertgebouw, l’entracte est toujours attendu avec un empressement particulier puisque les spectateurs se voient offrir un thé, un café, voire un même un verre de vin ! Mais Traetta et son  »Stabat Mater » ont su canaliser de nouveau notre concentration. Cette très belle œuvre de l’élève de Porpora a donné aux Talens Lyriques l’occasion de dévoiler différentes facettes de leur jeu. Deux hautbois se sont joints à l’orchestre, apportant une teinte nouvelle aux couleurs de la première partie. Le  »Eia Mater » de la mezzo Milena Storti a semblé moins convaincant comparé à la démonstration de force d’Ann Hallenberg plus tôt. Mais le baryton Frédéric Caton a brillé en faisant résonner ses notes les plus graves et Maria Espada a clôt la dernière intervention solo par un  »Inflammatus » tout à fait flamboyant.

On attendait sous la direction de Christophe Rousset une musique italienne extravagante et débordante d’excès. C’est finalement plutôt l’inverse qui s’est produit. Plus de chaleur et d’investissement auraient certainement mieux mis en valeur certaines pages. Mais d’autres ont été mémorables, notamment grâce à la prestation d’Ann Hallenberg et à la belle voix éthérée de Maria Espada.

Charlotte Menant

Site officiel des Talens Lyriques 
Site officiel du Concertgebouw