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« L’arrogance d’Adonis trouva la vengeance de Vénus », Don Pedro Calderon de la Barca, La Purpura de la Rosa, 1680.

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2012

Domenico MAZZOCCHI (1592 – 1665)

La Catena d’Adone (Rome – 1626)

 

Falsirena – Luciana Mancini
Adone – Reinoud Van Mechelen
Venere & Ninfa – Merel Elishevah Kriegsman
Amore & Ninfa  – Catherine Lybaert
Idonia & Ninfa  – Marie de Roy
Apollo e Pastore – David Szigetvari
Oraspe & Pastore – Olivier Berten
Areste, Plutone & Pastore – Nicolas Achten 

Scherzi Musicali
Dir. Nicolas Achten

2 Cds, 57’56 + 74’13 min, Alpha/Outhere, 2012. Premier enregistrement mondial.

Le mystère d’Adonis, qui est au sources même de la régénération de la nature dans toutes les nuances de son printemps. Si l’amour poursuit jusqu’à la fleur l’indifférent et le cruel, c’est dans ces amours infidèles que la plus sensuelle des Déesses épanche toute sa volupté.

Domenico Mazzocchi est l’un des compositeurs fondateurs de l’Ecole romaine qui, sous le couvert de la Contre Reforme,  vit l’opéra se développer et Rome devenir la capitale du baroque. A partir du pontificat d’Urbain VIII (1623 – 1644), malgré la condamnation de Galilée qui vit le pape Barberini quasiment opposé à la Curie, Rome est au cœur d’une révolution intellectuelle et culturelle sans précédent. En 1626, la puissante famille Barberini occupe la première place de mécène et parmi ses protégés pointeront Le Bernin, Domenico et Virgilio Mazzocchi, Marco Marazzoli, Luigi Rossi, Stefano Landi et un certain Giulio Mazarini.

La Catena d’Adone fut l’un des chefs d’œuvre de ce style romain qui sut conjuguer les influences vénitiennes héritées de Monteverdi, les polyphonies curiales de la liturgie et bien entendu le dramatisme hérité du théâtre espagnol et marque l’arrivée de l’opéra à Rome en 1626. Et le thème était cher aux poètes du Siècle d’Or, de Don Luis de Gongora à Calderon en passant par les sublimes allusions des lamentations de Cervantes ou de Shakespeare. Parce que, outre le fait que l’histoire retrace l’amour fou de la divine Cypris pour le berger farouche et bien entendu la métamorphose de la peau éburnée des roses en rouge carmin passionné et languissant, le mythe d’Adonis renferme néanmoins tout le mystère de la métamorphose et de la régénération végétale. Et la chaîne d’Adonis qui le lie à la mythologie occidentale le rattache à la profonde humanité de ses affects. En composant cet opéra, Domenico Mazzocchi ne fait pas simplement appel à l’esthétique baroque de l’opéra romain, ni aux formes chorales , mais rend cette « Favola boschereccia » extrêmement proche de ce que peuvent ressentir les passions humaines toutes manières et castes confondues.

 

 © Scherzi Musicali

Disons-le tout net : nous avons été pleinement conquis par cette production qui a enfin fait justice à ce grand génie de la musique romaine, et recèle bien de trésors.  Cette Catena d’Adone qui obtint un succès incroyable durant tout le XVIIème siècle et qui fit la fortune de Mazzocchi retrouve nos oreilles contemporaines dans une lecture raffinée, faisant montre d’un souci constant de la clarté et de l’ornement sous la baguette de Nicolas Achten, insatiable, qui en sus de tenir le pupitre de chef, s’octroie un triple rôle dans cette recréation. L’orchestre, comme son patronyme l’indique, maîtrise à merveille le style de cet opéra et ajoute à l’interprétation une imagination infinie pour l’ornementation. Dans la palette des Scherzi Musicali se déclinent les mêmes couleurs que celles de la toile d’Artemisia Gentileschi qui illustre si bien la pochette de l’album, avec notamment un continuo moiré et ductile.

Les chanteurs sont extrêmement homogènes, et stylistiquement rompus à ce langage particulier. Dans le rôle titre de cet Adone enchaîné par les tendres liens de l’amour, Reinoud Van Mechelen décline avec une douceur élégiaque les mélismes de cette très belle partition. Que ce soit dans le recitar cantando ou dans les courts airs madrigalesques le style est respecté, la prosodie est parfaite et lisible, les ornements sont beaux, nous aimerions que cette chaine fleurie ne soit jamais rompue.

Face à lui la splendide Vénus de Merel Elishevah Kriegsman porte en elle le pathos des divinités baroques issues directement de la conception féminine médiévale. Si Christine de Pizan a bien défini l’éternel féminin qui allait hanter les arts des siècles postérieurs, la Vénus de Mme Kriegsman développe dans les magnifiques et sensuelles mélodies de Mazzocchi, toute cette sensibilité, cette pureté et ce désir qui se cristallisent dans sa voix et sa prestation.

Saluons aussi Luciana Mancini, dans le rôle très beau et éloquent de Falsirena, qui développe avec finesse cette ambivalence entre les choix de l’humanité. Sur le même ton, elle n’est pas sans nous rappeler la divine Cidippe du Vénus et Adonis de Henri Desmarest, chef d’œuvre reposant sur le même mythe. Enfin,  les prestations de Marie de Roy, David Szigetvari et de Catherine Lybaert délicieuse en Amour, de même que l’Oraspe de Olivier Berten sont également à louer.

A la fin des fables d’Adonis, sur nos sens envoûtés des soupirs de Vénus, nous ne pouvons que penser que le cœur des Dieux est humain; et que c’est la musique et non point l’ambroisie qui les rend plus forts et plus beaux. Les portes du printemps sont encore loin, mais dans le jardin de la déesse de Chypre, les roses sont toujours cramoisies.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : captation élégante et équilibrée