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Mélancolie contre fraîcheur

Museor
2 octobre, 2007

François COUPERIN dit Le Grand (1668-1733)

Les Nations

Comparaison entre les versions

 Wilbert Hazelnet, Philippe Suzanne, Reinhardt Goebel, Hajo Bäss, Jaap ter Linden, Henk Bouman. Musica Antiqua Köln, dir. Reinhardt Goebel, Archiv, enr. 1984

Monica Huggett, Chiara Bianchini, Jordi Savall, Ton Koopman, Hopkinson Smith, Stephen Preston, Michel Henry, Claude Wassmer, Ku Ebbinge. Hesperion XX, dir. Jordi Savall, Astrée, enr. 1986

 

Savall contre Goebel. Un choc frontal entre l’Espagne alanguie et la froidure germanique, sur fond de musique française. Mais français, le sont-ils vraiment ces « 4 ordres » composés de suites de danses, chacune précédée d’une sonate ? D’autant plus qu’ils se nomment la Françoise, l’Espagnole, l’Impériale et la Piémontoise… Et puisque Couperin se lance dans des goûts réunis (titre de l’un de ses recueils), la voie est libre pour l’inspiration vagabonde des interprètes.

A ma gauche, Reinhardt Goebel et son petit groupe d’instrumentistes. Pas de théorbe, pas de hautbois (pour des raisons musicologiques douteuses). Les attaques sont incisives voire brutales, le coup d’archet impressionnant de vigueur, les violons aigus et un zeste grinçant, les tempi très vifs. Ce Couperin-ci n’est pas le dépressif habituel qu’on croit mais un compositeur de cour, aimant la virtuosité et la prise de risque. Pernucio l’Italien en somme, le pseudonyme sous lequel il publia l’une de ses premières sonates. Décapées, gonflées à bloc, les Nations n’ont jamais été si dansantes et si joyeuses. Loin des mignardises pionnières du Quadro Amsterdam (Teldec), ces suites font irrémédiablement penser au premier opus de Corelli, avec un côté mélodique frenchy en sus. Point de place ici pour l’intériorité ou le doute. Et il n’y a pas que l’Impériale qui l’est, tant Goebel pousse Musica Antica Köln à la pointe de la baguette, avec une urgence sévère, avec un clavecin ferrailleur très présent. « En avant, vorwärt !!! » semblent s’écrier nos teutons à l’unisson !

A ma droite, Jordi Savall s’interroge. Pensif et rêveur, sa phalange nourrie double les cordes, varie les combinaisons de timbres, laisse tour à tour s’épancher hautbois, flûtes et violons pour les dessus, aménage de soudaines clairières où quelques notes de théorbe s’égrènent. Son approche d’une douceur moelleuse et caressante élimine toutes les aspérités de cette musique, l’élève au rang d’un long sommeil, d’une méditation poétique. Pourtant, les tempi sont contrastés, les danses demeurent dansables. Mais ce Couperin hésitant, sans cesse sur le fil du rasoir, presque métaphysique, est bien plus proche de celui des Ordres de Clavecin. La mélodie est grandiose, affirmée avec lyrisme, le souffle long. La Sarabande de La Françoise se retrouve habillée de tristesse, suspendue à des cordes soyeuses et désespérées, la Passacaille de l’Espagnole avec ses effectifs fournis et ses doublures de hautbois étale une morgue altière, explore sa richesse orchestrale raidie par une basse continue bien calée. Cette même opposition entre une basse continue hiératique et structurante et des instruments mélodiques plus spontanés se retrouve dans la « Sonade » (sic) de l’Impériale où les violons de Monica Huggett et Chiara Banchini se séduisent en fusionnant leurs sonorités chaleureuses. Savall maîtrise à merveille l’art de la tension et du relâchement, ménageant avec discrétion une dynamique sonore qui éveille les sens à la fois par de subtils décalages, recombinaisons de timbres et accélérations soudaines. En introduisant avec candeur ses ruptures amenées avec naturel et sans rupture, le chef parvient à la fois à apporter des contrastes et à rendre hommage à la variété des climats. Jamais le génie mélodique, la complexité noble de Couperin n’ont été aussi flagrants. Il était donc naturel qu’Hespérion XX se mue en le Concert des Nations… Un enregistrement indispensable et mythique, qu’Astrée a heureusement réédité.

A noter : Nous n’avons pas oublié la première version du Quadro Amsterdam en 1969, nom obscur d’un ensemble fondé en 1962 par Jaap Schröder avec… Gustav Leonhardt, Frans Brüggen et Anner Bylsma (Teldec). Les instruments n’étaient pas encore tous d’époque, et l’approche d’une sécheresse rigoureuse en dépit de la flûte à bec cursive de Frans Brüggen. Cet enregistrement vaut donc avant tout pour son caractère historique, mais l’interprétation hachée et métronomique a hélas très fortement vieilli. A l’inverse, l’excellente version du Kuijken Ensemble (Accent) aurait bien mérité un 5. Avec moins de couleurs et d’ampleur que Savall, optant résolument pour une approche chambriste et douce, c’est un Couperin discret et élégant, moins poétique, que la phalange hollandaise dessine avec les archets lumineux de Sigiswald Kuijken et François Fernandez.

Armance d’Esparre

Technique : Son plus plein et plus rond chez Savall. Très bonne séparation des timbres chez Goebel. Evidemment, les enregistrements datent quand même d’il y a 20 ans et des débuts du DDD.