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« Mille et une nuits » d’après Antoine Galland (1704)

Publié dans : Concerts - Critiques
1 avril, 2011

Mille et une nuits

 

Louise Moaty © Nathaniel Baruch

Première nuit, Histoire de Scheherazade, Histoire du pêcheur, Seconde nuit, Histoire du dormeur éveillé, Dernière nuit, Histoire des deux soeurs jalouses de leur cadette, Fin du conte de Scheherazade

d’après le texte d’Antoine Galland (1704)

Mise en scène et adaptation : Louise Moaty

Conception musicale
Bertrand Cuiller avec Louise Moaty et l’ensemble La Rêveuse (Benjamin Perrot – Florence Bolton)

Viole de gambe : Florence Bolton
Hautbois, hautbois d’amour, flûtes à bec, doudouk : Guillaume Cuiller
Théorbe et guitare baroque : Benjamin Perrot
Clavecin : Bertrand Cuiller
Scénographie : Adeline Caron
Costumes : Alain Blanchot
Maquillage : Mathilde Benmoussa
Chorégraphie : Françoise Denieau
Regard sur la mise en scène : Benjamin Lazar

 

Quimper, Théâtre de Cornouaille, 1er avril 2011, 19h30.

« Lors de la création du Bourgeois gentilhomme mis en scène par Benjamin Lazar, j’ai voulu savoir comment les Turcs étaient perçus en France au XVIIe siècle, et j’ai beaucoup rêvé devant les récits de voyage de cette époque […]. C’est donc tout naturellement que je me suis intéressée à la première édition des Mille et une nuits. »
Voilà ce qu’écrit Louise Moaty dans la note d’intention insérée dans le programme de cette soirée aux allures de veillée contée. Certes, toute la nuit n’est pas occupée, mais le spectacle ne dure pas moins de trois heures, entrecoupé de deux entractes, le premier donnant l’occasion d’un repas oriental — saluant d’emblée cette chaleureuse initiative du Théâtre de Cornouaille de nous proposer un tel agrément si parfaitement en accord avec la soirée.

Car ce qui frappe et séduit dès l’abord dans ce spectacle, c’est l’ambiance. On peut toujours critiquer l’éclairage à la bougie, son historicisme trop poussé pour certains — et les dangers qu’il représente ; il n’empêche qu’il crée une proximité avec les artistes et leur propos, une intimité même. D’ailleurs, Louise Moaty l’écrit également dans sa note d’intention : « la lumière a un vrai rôle dramaturgique ». Un rêve éveillé ne saurait être trop éclairé ; on rêve mieux dans la pénombre.

Louise Moaty © Nathaniel Baruch

Proximité ? me direz-vous, Proximité quand on nous inflige une prononciation prétendue restituée qui éloigne de nous notre propre langue ? On ne peut nier les problèmes scientifiques que pose la prononciation dite restituée, surtout en-dehors du théâtre tragique. Si certains faits sont à peu près certains (le “oi” prononcé [wə] ou [wɛ]), d’autres le sont moins. Prononçait-on vraiment les finales ? Mais au-delà de ces débats philologique, c’est la portée artistique de cette prononciation qui intéresse les Eugène Green, Benjamin Lazar et Louise Moaty. Oui, elle crée une distance avec le texte, elle le fait texte et non pas langage courant, paroles littéraire ou dramatique et non parole de tous les jours. Son principal attrait réside sans doute dans la musicalité qu’elle permet — qu’elle autorise du moins, si elle ne l’impose pas. On se laisse porter, emporter. Que certains trouvent cela ridicule, paysan, patoisant, c’est leur problème ; c’est surtout un problème d’habitude et d’acclimatation culturelle. Car après tout, en quoi le son [wa] sonnerait-il plus noblement que [wə] ? Un [ʀwa] est-il meilleur roi qu’un [rwə] ?

Au cours de cette veillée, quatre contes nous sont donc déclamés par Louise Moaty. Déclamés non seulement, mais encore mis en gestes, illuminés, dansés, chantés, en un mot : incarnés. Car Louise Moaty fait tout cela. Et les chants sonnent, doux, peut-être petits, mais si charmants, et un peu occidentaux. On sera plus sceptique sur les chorégraphies, ni orientales ni occidentales, manquant un peu d’imagination et de rêve.

Le dispositif scénique est simple mais efficace. La lumière est au centre des attentions, avec seulement quelques dalles posées au sol et un petit meuble admirable de sobriété et de richesse dramaturgique à la fois. Tout cela crée un espace avec peu, espace presque vide et presque plein, rempli par le texte, la musique, l’action scénique et notre imagination. On admire également le parti judicieux qui est tiré des moindres accessoires. Les costumes, en effet, manquent un peu de brillant, mais quelle inventivité autour d’un simple tissu blanc tantôt ceinture, tantôt voile, tantôt drap, nappe, filet, turban…

Louise Moaty et La Rêveuse © Nathaniel Baruch

Quant à la diction, elle est musicale au possible, plus musique que la musique elle-même. Car force est de constater que la musique n’apporte généralement qu’une coloration, indispensable, certes, à l’équilibre global, mais souvent un peu trop en retrait. Il faut dire que le hautbois de Guillaume Cuiller, d’un beau son plein et rond, manque d’expressions. Au clavecin, Bertrand Cuiller est à peine entendu, mais une pièce soliste le fait entendre avec plaisir, car son jeu est poétique et son toucher plein de finesse. Florence Bolton, à la viole, est égale à elle-même, c’est-à-dire qu’elle joue avec douceur et délicatesse, mais que parfois le son se fait un peu trop lointain. Le phrasé est cependant admirable, et La Rêveuse jouant « La Rêveuse » (de Marais) ravi de rêve. Quant à Benjamin Perrot, une pièce de Robert de Visée lui permet de rappeler quel poète il est lui aussi. L’ensemble fait un continuo toujours solide, expressif, mais manque un peu de corps du côté du dessus mélodique dans les pièces qui font entendre les quatre instrumentistes ensemble.

Notons également que le programme intègre quelques pièces orientales notées et passée en occident, jouées à l’occidentale, mais avec quelques percussions ajoutant une touche indéniablement… orientale. C’est d’ailleurs dans ces pièces rapportées par Dimitri Cantemir, Ali Ufki ou Charles Fonton, que les musiciens semblent s’amuser le plus. Le son est toujours beau — caractéristique principale de La Rêveuse — mais l’énergie pas forcément au rendez-vous.

Par ailleurs, on déplorera le manque d’originalité dans le choix pièces baroques. Quelques extraits d’opéra, un peu de musique de chambre, mais point de Zaïde, reine de Grenade de Royer, point de « Marche Persane dite la Savigny » de Marais (Ve livre, no 102), de Sanderberg de Rebel et Francœur, point d’air turc de la dernière entrée de L’Europe galante de Campra… Il est certes louable d’avoir inséré, comme le précise Bertrand Cuiller dans sa note d’intention, « des pièces sans caractère oriental, choisies pour leur apport dramatique au déroulement du spectacle », mais il aurait été louable de choisir également des pièces qui faisaient entendre cet Orient « imaginaire et fantasmé » dont parle Louise Moaty.

C’est donc une soirée agréable, bien qu’un peu longue à la fin, amusante parfois, émouvante aussi, dont la narration nous emporte assurément, mais dont l’essentiel de la réussite revient avant tout à l’énergie exceptionnelle de Louise Moaty.

Loïc Chahine

 

Site officiel du Théâtre de Cornouaille : www.theatre-cornouaille.fr

Production Théâtre de Cornouaille, Scène Nationale de Quimper – Centre de Création Musicale Coproduction Fondation Royaumont, Théâtre de Caen, Théâtre du Château d’Eu, Festival Baroque de Pontoise. Création 1er avril 2011 au Théâtre de Cornouaille, Scène Nationale de Quimper – Centre de Création Musicale