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L’excellence discrète

Museor
31 décembre, 2010

John MILTON (1562–1647) & Martin PEERSON (c.1571- c. 1651)

« Sublime Discourses »

The Complete Instrumental Music

Michael Chance, contre-ténor
Sophie Yates, virginal
Fretwork
61’34, Regent, 2010.

Il est des compositeurs si discrets que leur œuvre complet tient sur un CD pour deux. De ceux-ci sont Martin Peerson et John Milton. Encore faut-il noter que le partage de l’espace disponible sur la petite galette n’est pas égal : sur les vingt-cinq pistes du disque, seules six sont dévolues à Milton, les dix-neuf autres revenant donc à Peerson.

John Milton fut le père du poète du même nom. Clerc de profession, il composait de la musique dans son temps libre. Martin Peerson mena une carrière de musicien avec davantage de succès, se faisant remarquer pour ses talents de compositeur et de virginaliste. Le disque fait d’ailleurs entendre ses quatre pièces pour clavier, interprétées discrètement par Sophie Yates.

Des musiciens discrets, comme l’est d’ailleurs la formation de leur prédilection : le consort de violes. Il s’agit de réunir trois, quatre, cinq ou six violes, rarement plus, de différentes tailles, auxquelles se joint parfois un orgue. La musique composée pour cette formation avait généralement pour but soit l’entrainement des enfants de chœurs, soit le divertissement de particuliers. Le consort n’est essentiellement pas une formation de concert, mais une formation de plaisir personnel des joueurs. Il n’est pas rare de retrouver des livres sur lesquels toutes les parties étaient écrites dans différents sens, afin que tous les violistes disposés autour d’une table voient chacun leur partie dans le bon sens.

Pour quasi inconnus qu’ils soient aujourd’hui, Peerson et Milton ont la chance d’être servis par un ensemble hors pairs : Fretwork, consacré à maintes reprises par la presse comme le meilleur consort de violes au monde. Outre deux gravures des célèbres Fantaisies de Purcell, ils ont également enregistré Gibbons, Byrd, Jenkins, Lawes, et même un peu de Bach. Peu d’ensembles peuvent se vanter d’avoir à ce point intégrer leur formation. À croire qu’au biberon déjà, les membres de Fretwork faisaient déjà de la musique ensemble.

À quoi bon, me direz-vous, ce dithyrambique préambule ? Hé bien s’agissant de musique pour consort, deux éléments sont importants : la compréhension (passive et active) du contrepoint d’une part, et d’autre part le plaisir pris à jouer cette musique généralement écrite pour être écoutée de l’intérieur. Ces deux éléments, la longue habitude du répertoire et de la formation les confèrent à Fretwork, et c’est ce qui fait que même avec deux compositeurs d’une importance et d’un intérêt secondaire en comparaison de ceux suscités, on tient un beau disque.

Parce que dans ces musiques qui, soyons honnêtes, pourraient fort ressembler un peu trop les unes aux autres, Fretwork sait trouver la variété d’un côté, et en même temps la perfection sonore, une perfection qui n’est pas seulement dans la pâte formée par le tout — qui est là, elle aussi, et dès le début du disque, les premières mesures de la fantaisie Acquaintance en sol mineur en témoignent —, mais aussi dans l’adéquation des individualités, de leurs apparitions au sein du son. Il y a un évident hédonisme auditif à les écouter.

Pour cet enregistrement, les six violistes se sont disposés en cercle, afin de mieux rendre les échanges de voix qui, comme l’explique le texte du livret — seulement en anglais, malheureusement — se faisaient principalement à travers la table. Les voix se répondent, parfois à toute vitesse. Parfois même on se demande si c’est une seule viole qui parle sur fond des autres, ou bien deux… Signalons que parmi ces six violistes, l’un était là pour la dernière fois : Richard Campbell, qui joue dans ce disque le ténor de viole, a quitté ce monde et Fretwork le 8 mars 2011 — discrètement, à l’image de cette musique, à l’image de cet ensemble dont le nom venait de lui. L’excellence n’est pas toujours bruyante.

Parmi les pièces de John Milton — quatre fantaisies à cinq, une à six et un In Nomine —, l’In Nomine à six se détache très nettement du reste. Aux cinq violes se joint ici une voix, celle de Michael Chance qui a beaucoup chanté avec Fretwork et connaît lui aussi bien le répertoire, pour un plain chant admirable de direction comme de discrétion. Il ne masque pas les autres voix qui, elles, s’agitent, mais c’est en même temps, en un sens, lui qui leur donne sens.

Les pièces de Peerson — fantaisies et almaines — nous ont paru d’un intérêt plus soutenu. Les almaines sont pleines de vivacités et réjouissent les oreilles de leurs sautillements espiègles. Les fantaisies, elles, sont variées, même à l’intérieur de chacune. Prenez par exemple la fantaisie à six Beauty en sol majeur, brillante alternance de motifs enjoués ou plus rêveurs — un vrai petit bijou. Peerson se montre un maître dans le dialogue : celui des sections comme celui des voix, groupées souvent en deux groupes : soit deux violes dialogue sur le fond des trois ou quatre autres, soit deux groupes de violes s’échangent la parole alternativement.

Fretwork fait de cette musique, comme l’annonce le titre du disque, un discours, tantôt guilleret, réjoui, tantôt plus sombres, parfois même méditatif. Même labyrinthique, le propos reste clair et intelligible, sensible souvent, chatoyant toujours. Sublime, certainement.

Loïc Chahine

Technique : captation claire et équilibrée.