Close

Miroir, mon beau miroir…

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2008

Jean-Baptiste LULLY (1632-1687)

Psyché

Tragédie mise en musique sur un livret de Thomas Corneille (1678)

 

Carolyn Sampson (Psyché), Karina Gauvin (Vénus), Aaron Sheehan (L’Amour), Colin Balzer (Vulcain), Amanda Forsythe (Aglaure), Mireille Lebel (Cidippe), Yulia Van Doren (femme affligée), Olivier Laquerre (le Roi), Jason McStoots (Zephire), Matthew Shaw (Jupiter), Aaron Engebreth (Lychas), Ricard Bordas (Bacchus), Teresa Wakim (Flore), José Lemos (Silene).

Chœur et Orchestre du Boston Early Music festival,
Direction Paul O’Dette et Stephen Stubbs 

50’06 + 57,28 + 68’08, 3 CDs avec livret sous fourreau cartonné, CPO, 2008

 

Première question en voyant cette Psyché : mais où donc est passé Quinault, le fidèle comparse, le librettiste galant qui sombra dans la piété à la fin de sa carrière ? Et pourquoi Lully s’est-il acoquiné avec ce « Corneille de l’Isle » (Thomas Corneille) aux vers d’une indigeste indigence passant du niais bancal « Chacun est obligé d’aimer / à son tour, / Et plus on a dequoy charmer / Plus on doit à l’Amour » au lourd et inchantable « C’est l’Amour. Quelle douce et charmante surprise ! / C’est l’Amour qui pour moy s’est blessé de ses traits. / Maistre de l’Univers, il vit sous mon Empire, / Ce que l’Amour à tous les cœurs inspire / Il l’a senty pour moy ses foibles attraits (…) ». D’ailleurs, le Surintendant n’était pas dupe du talent de ce librettiste intérimaire, n’hésitant pas ensuite à affirmer : « J’aimerais autant mettre ne musique un exploit dressé par un sergent que de travailler sur les vers de M. de L’Isle ». En effet, la précédente Isis (1677) avait eu l’heur de déplaire à la volcanique Madame de Montespan qui trouvait que le livret faisait allusion à sa jalousie envers la jolie Madame de Ludre étoile montante puis filante dans la faveur du Roi. Quinault se trouva donc écarté, et Lully contraint de s’accommoder des platitudes de Thomas Corneille. Il faut noter que la paternité du livret fut également revendiquée par Fontenelle. Le Mercure galant rapporta que « les Vers ont esté faits & mis en Musique en trois semaines » et cette précipitation si avérée pourrait expliquer l’ersatz quinaultien.

Deuxième question en voyant cette Psyché : laquelle est-ce ? Car la Psyché de 1678 représente un cas particulier parmi les tragédies lyriques lullystes, puisqu’il s’agit d’une adaptation de la « tragi-comédie-ballet » de 1671. Cette dernière avait été rédigée en vers libres par Molière, Quinault et Pierre Corneille, avec un mélange de passages chantés et de théâtre. La tragédie lyrique conserve par ailleurs de manière étonnante la plainte italienne de l’original et les airs en italien qui suivent (acte I).

Après le traditionnel Prologue, l’intrigue se déroule lourdement. L’Oracle ordonne que Psyché soit sacrifiée afin que le Serpent cesse de ravager la Terre, mais la pure jeune fille est enlevée par Zéphire au dernier moment (Acte I). Elle est alors emportée dans un palais que Vulcain et les Cyclopes construisent pour le compte d’Amour, amoureux de la belle (Acte II). Vénus jalouse pousse Psyché à connaître la véritable identité de son amant. L’imprudente le reconnaît et le réveille, le palais disparaît, Cupidon aussi, et Psyché tente de se noyer (Acte III). Le Dieu du Fleuve emmène Psyché dans le monde infernal dont elle ressort grâce à un message d’Amour envoyé à Proserpine grâce à Mercure (Acte IV). Après diverses querelles olympiennes, Jupiter octroie l’immortalité à Psyché qui peut dès lors épouser Amour avec le consentement de Vénus (Acte V).

Côté plateau, il faut d’abord saluer le travail de déclamation des choristes et solistes. Malgré quelques réflexes québécois un peu « vieuss françoué » et des diphtongues parfois étranges, l’intégralité de l’œuvre est tout à fait intelligible à l’écoute sans recours au livret, et sans que les accentuations paraissent déplacées. De plus, fidèles à une conception très Christie-Malgoire, les deux chefs ont bien pris soin d’équilibrer théâtralité et musicalité, et de rester dans les limites de l’indescriptible « bon goût » dans l’usage du vibrato et des ornements. Deux solistes, justement mises en avant sur la jaquette, se détachent nettement du casting vocal. Il s’agit de Karina Gauvin qui campe une Vénus cuivrée, dotée d’un fier tempérament, et de sa rivale douce et sensuelle Carolyn Sampson. Fragile et décidée, charmante sans sombrer dans la niaiserie, l’artiste a conféré au rôle titre mille nuances de son soprano clair et agile : d’un étonné « Où suis-je » (II,4) aux souffrances de l’acte infernal, en passant par l’amer « Arrêtez, cher amant » (III,4). Le reste de l’équipe ne démérite pas, sans vraiment s’affirmer : le Vulcain de Colin Balzer se révèle chaleureux mais un peu engorgé, l’Amour d’Aaron Sheehan noble et appliqué (et l’Amour caché chanté par le soprano garçon de Jake Wilder-Smith musicologiquement douteux mais tout à fait charmant).

Les passages instrumentaux sont tout bonnement splendides : amples, suggestifs poétiques, l’Orchestre du festival de musique ancienne de Boston a parfaitement intégré les spécificités de l’orchestre à la française avec ses 5 parties et son mélange de cordes et de bois. L’ouverture est majestueuse et prenante, les menuets et nombreux airs enlevés et dansants, le prélude de trompettes pour mars de l’acte V décoiffant et guerrier. Etrangement, l’un des moments où l’orchestre nous a le plus charmé est la minuscule ritournelle de l’acte IV scène 1 où en quelque mesure, les cordes dégraissées et rêveuse soulèvent à tâtons le rideau sur une scène bientôt infernale. D’ailleurs, la descente aux Enfers de l’Acte IV est interprétée avec une délectation malsaine par les trois Furies très inspirées (avec un leitmotiv entêtant « Non, n’attends rien de favorable / jamais dans les Enfers on ne fut pitoyable ») tandis que le guitariste du continuo s’en donne à cœur joie avec cette spontanéité des enregistrements liés à des représentations scéniques. On regrettera juste quelques percussions trop envahissantes, comme dans la ritournelle de l’acte II scène 1.

Pour leur deuxième enregistrement de tragédie lullyste après un très honorable Thésée apprécié par notre confrère, Paul O’Dette et Stephen Stubbs font preuve d’une maturité plus développée et d’un sens constant du spectacle et de la dignité qui fait penser à l’Alceste de Malgoire (Astrée) avec laquelle Psyché possède une parenté stylistique certaine. Certains lui reprocheront toutefois une vision un rien statique et contemplative, passant de tableaux en tableaux, plus soucieuse de l’architecture d’ensemble que de telle ou telle scène en particulier. Mais l’effet versaillais est là, et voici un spectacle varié, inspiré, grandiose sans excès, finalement très « Louis XIV » dans son esprit.

Sébastien Holzbauer

Technique : enregistrement équilibré, un peu imprécis mais naturel.