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Missa 1733 : le making-off de la Messe en Si

Muse4
31 décembre, 2012

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Missa BWV 232 (Version de 1733)

 

Eugénie Warnier, Anna Reinhold, soprano
Carlos Mena, alto
Emiliano Gonzalez Toro, ténor
Konstantin Wolf, basse
Pygmalion,
Direction Raphaël Pichon

56’57, Alpha, 2012

C’est à une Messe en Si véritablement surprenante que nous avons à faire ici. Cette Messe clôt une trilogie consacrée aux Messes Brèves de Bach. Les deux premiers enregistrements toujours chez Alpha ayant suscité en nous une grande ferveur et une belle admiration pour cet ensemble si jeune, c’est avec d’autant plus d’excitation que nous attendions ce dernier opus. Mais c’est d’abord la surprise qui nous domine à la première écoute. Le choix de la version, d’abord, est original : en effet Pygmalion ne nous propose pas une énième Messe en Si mais la version « Brevis » de la grande Messe que l’on connaît, c’est-à-dire la mise en musique des seuls Kyrie et Gloria, par opposition à la Missa « Tota » (NdLR : cette version originelle est également disponible dans un récent rapackaging tronqué de la première version de la Messe en si de Nikolaus Harnoncourt chez Teldec, qui trahit ainsi l’esprit du chef qui n’avait absolument pas cherché à reconstituer uniquement la version de 1733) .

La Messe en Si est une œuvre tellement jouée et rejouée, entendue partout et par tous, qu’elle appelle inévitablement un auditeur avisé à faire des comparaisons (avec les grandes interprétations marquantes telles que celles de Leonhardt, Herreweghe 1, 2 & 3, Minkowski ou Harnoncourt 1 & 2). Et ceci est d’autant plus vrai pour celle de Pygmalion que les choix et parti-pris semblent inhabituels et inattendus. Pourquoi donc choisir un tempo aussi lent dans le premier  »Kyrie » et au contraire jouer le  »Christe » à la limite du « trop vite » ? Le même problème de tempi extrêmes se pose à propos du fameux  »Laudamus te » où le violon et la voix s’entremêlent avec virtuosité dans ce duo de toute beauté ? De nombreuses questions donc sur les choix d’interprétation et qui finalement trouvent en grande partie leurs réponses à la simple lecture du livret qui accompagne le disque, rédigé par Raphaël Pichon lui-même. En effet, il semble que le jeune chef ait comme anticipé les critiques ou commentaires qui pourraient lui être faits, les choix qui pourraient lui être reprochés, les intentions qui ne seraient pas comprises. On peut alors, à partir de là, entreprendre une nouvelle écoute de l’œuvre, plus ouverte et disponible à l’interprétation que nous proposent Raphaël Pichon et son ensemble.

Passée la petite déception initiale d’un tempo trop lent et d’un son retenu, l’extrême clarté du chœur et la beauté de l’élan parviennent finalement à nous convaincre assez vite. Les hautbois très chantants d’Emmanuel Laporte et Jasu Moisio mettent parfaitement en valeur les sublimes dissonances de ce  »Kyrie » dramatique et préparent ainsi les entrées magiques du chœur. La sensation d’une unité et d’une symbiose parfaites entre les choristes de chacune des quatre voix nous frappe et ne cesse de nous impressionner, depuis les premiers enregistrements de Pygmalion déjà. C’est incontestablement le chœur qui fait une des grandes forces de cette Messe.

Le  »Christe » quant à lui surprend par la rapidité de son tempo, faisant alors courir les basses et donnant à l’ensemble de l’air un caractère peut-être trop agité. Raphaël Pichon explique avoir voulu « dépeindre un caractère de joie simple et légère », ce que l’articulation raffinée des violons traduit très bien. Mais l’ensemble sonne malheureusement trop vite et les nombreux ornements n’ont tout simplement pas le temps de se déployer.

Le « teaser » officiel © Ensemble Pygmalion

Le second  »Kyrie » qui suit joue alors sur le contraste et l’effet désiré semble ici atteint avec beaucoup plus de succès. Le son extrêmement fondu et legato de l’orchestre, le texte aux consonnes douces, donnent à la polyphonie une dimension nouvelle et très riche.

Mais les airs brillants et fastueux peuvent aussi être très réussis comme le prouve le  »Gloria in excelsis Deo ». Les superbes et glorieuses trompettes sonnent de manière claire et précise, participant amplement au caractère dansant et éclatant de l’air. Les aigus du chœur sont toujours atteints avec beaucoup de grâce et de légèreté. Les trompettes continueront de ponctuer le  »Et in terra pax » qui suit, de façon beaucoup plus discrète et contrôlée mais toujours avec subtilité. Le sujet fin et soigné de la fugue qu’elles accompagnent est une véritable dentelle et est mis en valeur par des basses rythmiques et discrètes.

Vient ensuite le  »Laudamus te » dans lequel la violoniste Sophie Gent brille par son entrain dynamique et volontaire mais ne parvient malgré tout pas à nous faire oublier le tempo encore une fois trop allant de l’air. Son agilité est incontestable et on entend avec évidence qu’elle mène tout l’orchestre avec force et conviction. Seulement, ses accents parfois brusques s’éloignent-ils peut-être un peu trop de la ligne vocale par moments.

Trois airs solistes virtuoses sont encore à venir : les basses « pincées » et la très belle réalisation de Thomas Dunford au théorbe mettent merveilleusement en valeur le son perlé et les intervalles inégaux du traverso du  »Domine Deus ». La très belle voix, sensible et claire, de Carlos Mena nous enchante et se mêle parfaitement au timbre du hautbois dans le  »Qui sedes ad dextram Patris ». Arrive enfin le surprenant  »Quoniam tu solus sanctus » et son effectif original : cor de chasse solo et deux bassons concertants. On remarquera l’agilité d’Olivier Picon dans cet air que l’on sait redouté des cornistes naturels. Mais l’acte de bravoure que représente l’exécution d’un tel air mériterait un soutien un peu plus affirmé de la part des bassons qui semblent trop en retrait et effacés derrière. Un air comme celui-ci, le seul que Bach ait jamais écrit, nécessite une puissance de son qui aurait, semble-t-il, pu être explorée plus amplement.

Mais il s’agit peut-être là aussi d’un choix délibéré afin de mettre plus en valeur encore  le  »Cum sancto Spirito » final, vif et plein d’une allégresse débordante. Si l’ensemble de la Messe manque parfois un peu de son, la fin est impressionnante et explosive. Les trompettes, les timbales, quelques éclairs de flûte, tout l’orchestre se réuni enfin pour porter à son apogée cette Missa. La virtuosité du tempo rend les vocalises du chœur d’autant plus éblouissantes, l’épreuve de force est réussie !

On regrettera peut-être une légère réserve dans l’interprétation, un manque de spontanéité dans certains airs, un travail presque trop appliqué. Mais c’est finalement une très belle Messe en Si dans sa version originelle que nous soumet Pygmalion. On ne peut que reconnaître la précision et la belle énergie de cet ensemble mises au service d’un monument de la musique. 

Charlotte Menant


Technique : 
belle prise de son mais léger manque de puissance