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« Mon beauf, ma sœur et moi »

Publié dans : Concerts - Critiques
6 février, 2013

Haendel, Radamisto

The English Concert, dir. Harry Bicket

 

Harry Bicket © Richard Haughton

Georg Friedrich HAENDEL (1685 – 1759)
Radamisto (2ème version de 1721)

Radamisto – David Daniels – contre-ténor
Zenobia – Patricia Bardon – alto
Polissena – Brenda Rae – soprano
Tiridate – Luca Ronconi – baryton-basse
Tigrane – Elisabeth Watts – soprano
Farasmane – Robert Rice – basse 

The English Concert
Dir. Harry Bicket 

Mercredi 6 février 2013, Théâtre des Champs Elysées, Paris

Qui n’a pas eu dans sa vie des différends de famille. Et quand la « belle famille » s’en mêle ça devient délicat. Le Théâtre des Champs Elysées qui ce soir accueillit bien du monde malgré la confidentialité du programme, il est probable que l’histoire de Radamisthe et Zenobie a du interpeller certains. Cet épisode improbable des Annales de Tacite, perd un peu cette vertu émulatrice que l’historien romain a voulu transmettre.  En montrant la vilénie de Tiridate et la grandeur d’âme de Radamisto il compare les vertus de gouvernement romaines.

Mais l’adaptation de Nicola Haym frôle le croustillant.  Nous sommes dans les royaumes de l’ancienne Turquie, entre la Thrace et l’Arménie.  Le vieux Farasmane, père du vaillant Radamisto et de la noble Polissena se retrouve par trahison prisonnier de son gendre l’Arménien Tiridate.  Ce roi cruel est amoureux de Zénobie, la femme de Radamisto. Il fait tout pour l’enlever et l’obtenir, se détournant de l’amour sincère de sa femme Polissena. Une véritable intrigue digne des telenovelas latino-américaines. Mais Haym nous rend un texte poétique, grandiloquent, parfait pour la première réalisation de Haendel pour la Royal Academy of Music.

Un mot juste sur cette institution, qui est une preuve de plus de la différence entre la France et l’Angleterre. Contrairement à la très respectable Académie Royale de Musique, grosse machine d’Etat qui est directement contrôlée par la monarchie ou ses délégués,  la Royal Academy of Music est une société privée. Les opéras sont un investissement et les sociétaires se partagent le capital mais les dividendes ne sont pas seulement numéraires mais prestigieux. Les plus grands noms d’Angleterre participent à l’entreprise, le roi Georges Ier en tête. Une sorte de garantie morale plus qu’une protection et un privilège. L’exercice  des factions politiques est plus présent qu’une prise de parole du chef de l’Etat. La Royal Academy of Music inaugure en 1720 un théâtre supplémentaire pour la lutte entre Whigs et Tories. Une chambre aux dorures et aux artifices qui verra l’émulation ou la condamnation des activités partisanes dont le sommet sera atteint avec l’Orlando de Haendel en 1733.

Pour l’heure Radamisto est davantage une histoire de mœurs. Le quasi « fait divers » familial frôle le vaudeville. On se croirait davantage dans du Labiche que dans un livret baroque. Mais si bien l’histoire est proche des comédies romantiques, Haendel en fait une démonstration sensible incroyable.  Il permet au rôle de Tiridate de s’exprimer d’une manière fascinante. Haendel permettra plusieurs fois à ses personnages négatifs d’avoir une place importante, Cosroe dans Siroe en 1728, Alessandro dans Poro en 1729 et bien avant Tolomeo dans Giulio Cesare 1724 et bien plus proche de Tiridate, Grimoaldo dans la Rodelinda de 1725. 

Ce soir l’ambiance était plutôt curieuse dans la belle salle centenaire de Gabriel Astruc. Une sorte d’attente, de bonne humeur flottait dans la salle.  Dans le rang des critiques, comme dans les folles années trente, on se causait en anglais, en italien, en allemand et en norvégien.  Et inopinément, détendus et souriants, les artistes apparurent. L’English Concert au complet avec Harry Bicket à sa tête. Une vraisemblable première française pour ce Radamisto incroyable.

 

David Daniels – DR

Harry Bicket est, incontestablement l’un des meilleurs chefs de sa génération. Nous pouvons hasarder, comme il l’a prouvé dans le Samson des Proms en 2009 et ce soir au Théâtre des Champs Elysées, qu’il forme partie de l’Olympe haendélien. Ses phrases sont précises, justes. Les articulations sont subtilement équilibrées et les instrumentistes se plient aisément aux propositions chromatiques de M. Bicket maestro al cembalo.  Nous avons été charmés par sa présence discrète auprès des solistes, leur donnant une base solide pour les ornementations et les suivant sans faillir ni à la justesse, ni aux tempi.  Nous pouvons affirmer sans aucun doute que c’est le meilleur chef  dans le répertoire haendélien  avec Marc Minkowski. Harry Bicket rends l’œuvre non seulement légère, pondérée, riche en couleurs et dramatisme, un réel sens du théâtre et de la musique. 

L’Orchestre du English Concert est un bel ensemble qui s’adapte aux différentes baguettes qui l’ont dirigé. Que ce soit dès sa création l’innovant et fougueux Trevor Pinnock, puis une courte éclipse avec Andrew Manze, l’English Concert renait avec Harry Bicket. Nous nous en réjouissons.  C’est notamment rarissime dans la musique ancienne de trouver notamment des pupitres autant mis en valeur. Et que dire des cuivres incroyablement justes, forts de fougue et de nuances, comparables à ceux des Musiciens du Louvre ou des Paladins.

Côté solistes nous avons eu quelques belles surprises. Dès la lecture des Dramatis Personnae, nous nous étonnions de voir des jeunes interprètes côtoyer des valeurs sûres comme Patricia Bardon, David Daniels ou Luca Ronconi. Eh bien nous n’en déchantons pas du tout.

D’emblée la palme, n’en déplaise la faute de protocole, revient toute entière à l’extraordinaire Luca Ronconi. Le rôle de Tiridate n’est pas du tout évident, c’est un adversaire à la fois veule, mesquin, cruel et ambitieux. Et Luca Ronconi le campe dans toute sa splendeur, il le rend visible, complexe, et d’une musicalité parfaite. Dès l’air sublime « Con la straggi de’nemici » il vainc avec brio les syncopes et les glissandi fiers.  Tiridate apparaît dans toute sa modernité.  Un être doué d’une profonde frustration et finalement qui se résout à céder au sort. Luca Ronconi réussit à nous émouvoir, à porter son rôle jusqu’au paroxysme musical. Vite, vite qu’on lui donne plus de rôles haendéliens, Garibaldo dans Rodelinda,  Cosroe dans Siroe.

Face à lui, le Radamisto de David Daniels est un retour du grand contre ténor sur les rives haendéliennes. Malgré un peu de retenue dans le redoutable « Perfido,  dirai quell’empio tiranno »  nous avons été totalement conquis par la délicatesse de sa voix, retrouvant les couleurs et les subtilités de son timbre, une sorte de fougue élégiaque, un souffle renouvelé de ces incarnations si vives. David Daniels nous accorde un héros extraordinairement galonné d’ornementations colorées et parfaitement posées. David Daniels revient à Haendel comme Claudio Arrau revenait à Debussy,  avec plaisir, délectation et une suprême maîtrise des subtilités de cette musique.

En objet du désir, la noble Patricia Bardon campe une Zenobia très touchante, pleine de grâce et de précision. Si parfois elle nous a un peu déstabilisé par ses prises de risque dans des rôles héroïques, ici elle est parfaitement dans son élément.  En reine baffouée et objet du désir, en prisonnière et héroïne courageuse, Patricia Bardon revêt avec audace un habit de précision vocale et de justesse qu’on a rarement entendu dans ce type de rôle. Souvent dévolu aux prouesses vocales et donc au manque de profondeur, la Zenobia de Patricia Bardon est tout à fait naturelle, elle n’est plus une reine de parade, mais une femme moderne.

 

Brenda Rae – DR

Face à elle,  la Polissena de Brenda Rae est juste et terriblement émouvante. C’est elle qui commence l’opéra par la touchante et mystérieuse incantation « Sommi dei ». Un air nocturne et triste, d’une rare beauté. Au disque cet air a été sublimé par Patrizia Ciofi dans la version Virgin avec Alan Curtis, mais ce soir Brenda Rae lui rend sa véritable profondeur humaine, une plainte discrète qui vient du cœur brisé. Rappelons que Haendel a étrangement pris le canevas de cette cavatine dans un opéra de Reinhard Keiser et qu’il en a fait une sorte d’hommage et une sublimation.  Brenda Rae incarne un rôle difficile, puisque Polissena est le pivot de l’intrigue, l’ordonnatrice.  Elle commence l’opéra et termine le premier acte, elle réussit à tout remettre dans l’ordre. Elle, la sœur de Radamisto revient de loin,  tiraillée entre son mari,  son frère et son père. Brenda Rae nous ahurit par ses ornementations délicates et notamment son époustouflant « Dopo torbidi procelle » d’une précision rare et un sens rythmique parfait, essentiel pour cet air tempétueux.

Accompagnant cet éventail de merveilles,  la jeune Elisabeth Watts, quoiqu’un peu tendue au départ sur les ornementations et un peu décalée, nous ravit jusqu’à la fin par son incarnation réaliste, agréable et souriante, elle intègre bien le rôle de Tigrane, qui comme l’Unulfo de Rodelinda, est un commentateur moral.  Elle nous offre une belle prestation et une veste en velours rouge à brandebourgs brodés d’argent magnifique.

Malheureusement cantonné à un rôle récitant, la belle basse de Robert Rice aurait mérité l’air sublime de Farasmane « Son lieve le catene ». Nous espérons l’entendre bientôt dans toute la splendeur que sa voix promet.

Après le chœur de fin « Un di piu felice » et ses fanfares pléthoriques, le sourire se dessina sur les lèvres de toute la salle.  Rarissime état de fait pour une équipe et un opéra aussi peu connus. Le public du Théâtre des Champs Elysées ne réserve ces réactions d’habitude qu’aux étoiles confirmées. Et pourtant,  après tout, l’histoire rocambolesque de Radamisto nous rappelle peut-être à notre propre univers personnel. C’est souvent un sentiment entre fascination et nonchalance qui nous fait répéter la phrase ultime de Pierre Brasseur dans « Les Grandes Familles » de Denis de la Pattelière : « C’est beau la famille » et nous ajouterons même qu’elle est encore plus belle quand elle est chantée par Haendel.

Pedro-Octavio Diaz

Site officiel du Théâtre des Champs Elysées