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Madrigali Amorosi (Monteverdi, Arts Florissants, dir. Paul Agnew – Philharmonie de Paris, 18 mai 2015)

Publié dans : Concerts - Critiques
5 juin, 2015

Monterverdi, Madrigali Amorosi

Les Arts Florissants, dir. Paul Agnew – Philharmonie de Paris, 18 mai 2015

 

© Pascal GELY

© Pascal GELY


Claudio Monteverdi (1567-1643)
Intégrale des madrigaux
Huitième livre, Madrigali Amorosi

Musiciens des Arts Florissants
Paul Agnew, direction & ténor
Miriam Allan, soprano
Hannah Morrison, soprano
Stéphanie Leclercq, contralto
Lucile Richardot, contralto
Sean Clayton, ténor
Antonio Abete, basse
Cyril Costanzo, basse

Philharmonie de Paris, lundi 18 mai 2015

L’œuvre de Monteverdi (1567-1643) n’a nul besoin d’éloges pour se laisser apprécier, et ses madrigaux constituent une acmé reconnue de la musique polyphonique européenne de la fin du XVIème  et du début du XVIIème siècle. Mais les replacer dans la perspective du demi-siècle séparant la parution du premier livre (1587) du huitième (1638) et dernier du vivant du compositeur (un neuvième livre paraissant de manière posthume en 1651) permet en outre de mesurer la profonde évolution de la composition musicale à cette époque, dont Monteverdi se montre un acteur majeur, se détachant peu à peu des traditions propres à la Renaissance pour entrer dans l’ère de la musique baroque. La démarche initiée en 2011 par Paul Agnew et les musiciens des Arts Florissants, constituant à offrir au public l’intégralité des 161 madrigaux de Monteverdi, dans le respect de la chronologie de leur composition permet donc, au delà de la beauté intrinsèque des œuvres, de souligner le rôle central du crémonais dans la musique de son temps.

Le génie ne se mesure pas à l’aune des rides et reconnaissons dans les premiers madrigaux, écrits alors que Monteverdi est âgé d’à peine vingt ans, comme dans ceux de ce huitième livre, la même capacité à marier les voix, à jouer avec harmonie et pour notre plus grand ravissement de l’entremêlement des lignes mélodiques en un contrepoint toujours parfaitement maîtrisé. L’art du madrigal s’épanouit, toujours prompte à tirer de la tradition humaniste profane des vers et poèmes galants qui une fois mis en musique prendront une teneur affective, une intelligibilité à même de rendre sensible les émotions véhiculées.

Le présent concert nous offre le loisir d’entendre les Madrigali Amorosi tirés du huitième livre des madrigaux, dont les Madrigali Guerrieri  sont le pendant et feront l’objet d’un concert distinct. Il fallait de la part des interprètes des Arts Florissants à la fois le talent et la connaissance intime de l’œuvre et de son compositeur pour faire ressentir au public présent à quel point ce huitième livre s’avère un condensé de la maîtrise de Monteverdi, qui, alors même que le genre est en déclin, reste fidèle à ce type de compositions, qui fut tout au long de sa vie un laboratoire de sa création. Avouons que le pari est réussi, et que si l’entame du concert laisse le léger regret d’un Altri canti di Marte e di sua schiera où les voix apparaissent un peu étouffées par les musiciens, l’équilibre ne tarde pas à s’opérer, l’ensemble rendant un hommage de haute tenue à ces pages, parmi les plus émouvantes de la musique de Monteverdi. Les partitions instrumentales, apparues depuis le Livre VII, soutiennent la dramaturgie des voix, soulignant la tonalité des sentiments, parfois leur emphase, sans jamais nuire à leur expressivité. Le clavecin de Marie Van Rhijn, subtilement maîtrisé, coordonne ainsi un accompagnement souple, s’accordant aux reliefs mélodiques de la polyphonie.

Les textes des madrigaux de ce huitième livre sont comme souvent chez Monteverdi issus de La Jérusalem délivrée du Tasse (1544-1595) ou composés par le poète Ottavio Rinuccini (1562-1621), déjà librettiste de l’Ariana (1608). Ce dernier est ainsi l’auteur du Lamento de la Ninfa,  l’un des madrigaux les plus connus du compositeur et moment fort de ce concert, porté par la voix limpide et la présence prégnante de Hannah Morrisson, aussi précise dans ses intonations que juste dans ses expressions, empruntes de mélancolie, servant brillamment un texte où la lassitude est un constant aveu d’amour. Le resserrement de la dramaturgie sur une seule voix, mise en avant, est également un bel exemple de la transition s’opérant entre la polyphonie de la Renaissance et la monodie accompagnée, ouvrant la voix aux airs d’opéra naissants.

Mais ce ne serait pas faire justice à l’ensemble de la distribution de ces madrigaux que de mettre en avant le seul talent de la jeune soprano. Sous la direction, présente mais discrète (trop ?), de Paul Agnew, l’harmonie se dégage à chaque instant des quatre à cinq voix pour lesquelles est composé le madrigal, comme dans ce Dolcissimo usignolo, aussi fluide qu’équilibré, parfaite symbiose entre les voix féminines et masculines. Le concert, regroupant des œuvres écrites sur une période de plus de trente ans se conclut par le Ballo delle Ingrate, composé initialement pour le mariage de François IV Gonzague,uc de Mantoue et un temps protecteur de Monteverdi. Le dialogue entre Vénus et les ingrates, sous les yeux de Cupidon et Pluton, chef d’œuvre de légèreté morale, tend vers l’opéra. Et si l’accompagnement musical s’intensifie, porté par la basse continue de deux clavecins, il ne vient assombrir l’éclat mélodique des voix, qui se répondent, s’invectivent et se lamentent, faisant de ce dernier madrigal amoureux l’un des premiers grands airs de la musique baroque.

En cette soirée, au fil des madrigaux de ce huitième livre, les Arts Florissants surent rendre vivant le chant de Monteverdi, celui qu’André Suarès décrivait dans Le Voyage du Condottière comme émanant d’une âme ardente, voluptueuse, agitée de passion brève et de longue mélancolie. Musique, qu’on ne peut trop aimer ! Amour, le premier et le dernier ! Charme du cœur, aile de la chair, sensualité qui se dépouille ; vraie province de l’âme, quand elle s’abandonne à son propre mouvement et cherche la pure volupté.

Pierre-Damien HOUVILLE