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Moreschi, qui ?

Publié dans : Actualités - Edito
15 juillet, 2010

Voici venir l’été, et le moment de choix éditoriaux cornéliens : d’un « Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte ? Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ? », l’on passera plus prosaïquement à des questions existentielles sur la platitude de la Terre, et sur le renouvellement du sommaire pour un numéro estival plus original et festif, où l’on renouera avec des clins d’oeil décalés et jubilatoires dignes de la fusion d’un magazine de tourisme et d’une rubrique spécialisée de décoration-jardinage-maillots de bain. Les quatre membres du comité éditorial méditent en silence, écartent d’un revers de main engourdie un projet d’ « horoscope baroque » jugé trop racoleur, votent à l’unanimité le quizz informatif et ludique. Le rédacteur en chef, déjà muni d’une paire de palmes qui dépassent de son bagage confie ses dernières consignes techniques, règle les fenêtres d’actualisation de la revue, rajuste son masque de plongée dont le tuba proéminent qui se balance rogne son charisme habituel.

© Muse Baroque, 2007

Été. Une plage méditerranéenne. Balancement des vagues. Clapotis. Brise légère. Quelques rires d’enfant.
Le rédacteur en chef. Un lecteur. Une lectrice. Un marchand de lunettes de soleil.

Le rédacteur (contemplant la mer) :

J’aime ce silence qui est un murmure, ce bruit qui est une musique. L’été, c’est humer les sons et oublier la technique.

Lecteur :

Vous voulez dire, Maître, que vous n’emportez jamais de disques avec vous ?

Le Rédacteur :

Ne m’appelez pas Maître, je ne suis pas un chef d’orchestre, un Kapellmeister, un Surintendant… un directeur musical comme on dit aujourd’hui.

Lectrice (insistante) :

Et sur les CDs ?

Le Rédacteur :

Le CD a changé les oreilles du monde. Imaginez plus généralement l’apparition de l’enregistrement sonore et les bouleversements qu’apportent à l’orée du XXème siècle l’apparition des cylindres de cire de Cros et d’Edison, ceux-là même qui nous permettent de faire resurgir du fracas des guerres et des progrès le timbre d’Alessandro Moreschi chez Gounod/Bach, certes vieilli (Moreschi, pas Gounod ou Bach).

Lecteur :

Moreschi ? Qui ?

Le Rédacteur :

« Né à Monte Camprati, je suis engagé en tant que premier sopran de la Chapelle du latran après des études à l’école de musique de San Salvatore. Remarqué par le Souverain Pontife, je suis nommé soliste de la Chapelle Sixtine dont je deviens Secrétaire en 1891, avant d’être élevé au rang de directeur de chœur en 1898. Surnommé Angelo di Roma pour ma voix agile et légère, je suis le seul castrat dont la voix a été enregistrée en 1902 et en 1904. Je me retire en 1913 dans ma maison de Rome où je m’éteins en été 1922. Je suis, je suis… »

Lectrice :

Moreschi ?

Le Rédacteur :

Tout juste…

Lecteur :

Et donc, selon vous, les cylindres de cire ont ébranlé le monde ?

Le Rédacteur :

Les cylindres de cire, puis le gramophone d’Emile Berliner, et puis le vinyle découvert chez CBS en 1948 et que certains chérissent encore pour son chaleureux et flatteur pour les voix et les petites formations, et puis nous voici à l’ère du CD, du SACD, et Dieu sait quoi encore… Imaginez-vous ce que le fait de bénéficier d’une écoute quotidienne, solitaire, répétée d’un immense répertoire a pu changer pour le mélomane. Ce que le fait de pouvoir faire différentes prises, les raccorder, les modifier a pu modifier dans l’approche des musiciens. La musique n’est désormais plus seulement un art vivant, de scène, avec ses imperfections si attachantes du moment, son unicité de l’instant, soumise aux aléas de la météo avec les cordes qui se désaccordent, de l’acoustique de soupière de la cathédrale, de la santé chancelante du bassoniste, du mauvais poil de la soprano, de l’inspiration lasse du chef. Harnoncourt parle du risque de cette rumination sonore, cette possibilité d’écouter et de comparer dans le confort douillet de son intérieur des versions auxquelles on demande la perfection.

Lectrice :

Un peu comme un mirage, la facilité de demander à un orchestre de sortir d’une boîte rectangulaire avec des haut-parleurs, de passer des enregistrements qui sont par définition artificiels puisque recomposés à partir de bribes de sessions, sans compter les possibilités techniques d’équilibrage des pupitres, de modification des timbres, de la résonnance, de gommage des bruits indélicats…

Le Rédacteur :

Pour être provocateur, le disque, c’est un peu comme de l’eugénisme musical, même si bien entendu il ne faut pas généraliser, on retrouve chez certains une volonté de conserver les imperfections, le caractère spontané, quitte à accepter – forcément – des scories, que nous autres critiques allons sabrer sans pitié laissant sur le champ de bataille un aigu fêlé, des cordes décalées, un chœur boueux…

Lecteur :

Reprenez-vous, Monsieur. N’est-ce pas au contraire une remarquable opportunité de démocratisation et de diffusion de la musique et de ce répertoire à travers le monde, à travers le temps ? De conservation d’une trace sonore qui sera justement encore disponible pour les générations à venir quand les chefs, chanteurs et musiciens ne seront que poussière ? Sans ces procédés, comment dans 50 ans, nos petits-enfants pourront-ils encore se faire d’eux-mêmes une idée du timbre éthéré de Bowman, du choc de l’Ariodante de Minkowski, de la majesté de Rachel Yakar en Circé ?

Le Rédacteur (rêveur et indécis, songeant à sa discothèque gigantesque qui tapisse les parois d’un appartement bien trop étroit comparé aux vastes réduits de Louis XIV comme disait Chateaubriand) : 

Comme toute médaille, il y a un brillant avers, que je ne nierai évidemment pas.

Lecteur (offensif et triomphant) :

Et puis les disques, n’est-ce pas votre fond de commerce, la raison d’être initiale de la Muse ? N’est-ce pas à travers les centaines de références que vous chroniquez âprement, attentivement et avec brio que les lecteurs ont appris à aimer ce travail de mélomanes passionnés et connaisseurs, un peu « fétichistes » de l’écoute comparée, intransigeant quant à la qualité de la restitution ? Et vous voulez nous faire croire que vous regrettez le temps d’avant les cylindres de cire ? Foutaise !

Le Rédacteur (faussement irrité et drapé dans son auguste dignité) :

Mon petit bonhomme, être un admirateur/agent provocateur ne vous autorise pas à de semblables débordements. Je vous prescris immédiatement un bain pour tempérer cet afflux sanguin.

D’un athlétique mouvement de la jambe droite accompagné d’une torsion de poignet, le rédacteur démontre que le lancer de disques n’a plus de secret pour lui, même avec une masse humaine plus imposante.

Lectrice :
Appelez un sauveteur !!! Il ne sait pas nager.

Viet-Linh Nguyen