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Sublime Clémence (Mozart, Clemenza di Tito – Kazem Abdullah, John Fulljames – Nancy, 06/05/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
11 mai, 2014

Mozart, La Clémence de Titus

Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, dir. Kazem Abdullah,
mise en scène John Fulljames

© Opéra national de Lorraine

© Opéra national de Lorraine

Wolfgang Amadeus MOZART (1756 – 1791)
La Clémence de Titus (1791)
Opera seria en deux actes, K.621
Livret de Pietro Metastasio adapté par Caterino Mazzolà
créé au Nationaltheater de Prague le 6 septembre 1791

Distribution

Bernard Richter (Titus)
Sabina Cvilak (Vitellia)
Franco Fagioli (Sextus)
Bernarda Bobro (Servilia)
Yuriy Mynenko (Annius)
Miklós Sebestyén (Publius)
 
Direction musicale: Kazem Abdullah
Orchestre symphonique et lyrique de Nancy
Chœur de l’Opéra national de Lorraine
Chef des chœurs : Merion Powell
 
Mise en scène : John Fulljames
Décors, Costumes : Conor Murphy
Lumières : Bruno Poet
Vidéo : Finn Ross
Reprise Lumières : Sarah Brown
Assistante Mise en scène : Tim Claydon
Assistants Vidéo: Adam Young, Leo Flint
Co-production Opéra national de Lorraine et Opera North

 
Représentation du mardi 6 mai 2014 à l’Opéra national de Lorraine (Nancy)

La Clémence de Titus, K.621 est un opera seria avec récitatifs et airs, en deux actes composé par Wolfgang Amadeus Mozart en 1791, sur un livret en italien de Caterino Mazzolà d’après Metastasio inspiré du Cinna de Corneille. Cet opéra a été créé le 6 septembre 1791 au Théâtre des Etats (en tchèque : Stavovské divaldo) à Prague, à l’occasion du couronnement de Léopold II comme Roi de Bohème, qui n’est autre que le frère de Marie-Antoinette – Reine de France. Mozart n’eut que très peu de temps pour écrire l’opéra (six semaines), il œuvrait déjà à la composition du Requiem et de La Flûte enchantée également créée en septembre 1791. Il releva le défit et mena à bien cette lourde tâche. La commande ne laissait à Mozart que peu de libertés. On lui impose la forme d’un opera seria ainsi que le sujet, c’est-à-dire exprimer des idéaux aristocratiques tendant à contrer l’image du pouvoir et de ses représentants scandée par les révolutionnaires… Mozart fut juste libre d’approfondir certains morceaux avec l’aide de son disciple Franz Xavier Süßmayr pour la composition des récitatifs secco (ou récitatif sec) – forme de récitatif dans laquelle l’accompagnement instrumental est réduit à sa  plus simple expression. Ce dernier se compose de la seule basse continue à savoir le clavecin et la viole de gambe. L’accueil de cet opéra n’en fut pas moins surprenant. La Reine Marie-Louise s’exprima dans des termes peu élogieux « Una porcheria tedesca ! » (saleté allemande)  lors du couronnement à Prague. L’ouvrage demeura longtemps considéré comme « maudit ». C’est seulement en 1949, lors du festival de Salzburg sous la baguette du célèbre Karl Böhm, que La Clémence de Titus fut enfin reconnue par les amateurs d’opéra, comme l’un des meilleurs opera seria de tous les temps.

© Opéra national de Lorraine

© Opéra national de Lorraine

Ce soir, dans ce magnifique écrin qu’est  l’Opéra national de Lorraine à Nancy, nous sommes témoins des intrigues du pouvoir : manipulations, mensonges, ambition, trahisons sans oublier l’Amour bafoué !

La mise en scène d’inspiration contemporaine signée John Fulljames se révèle simple mais plus que soignée, point de fioritures inutiles ou de perruques antiquisante à la façon de Ponnelle ! Seul un grand écran en verre se dresse au milieu du plateau tournant. Tantôt transparent, tantôt opaque, il joue l’entremetteur des intrigues au sein du pouvoir du Capitole. Ce décor conçu par Conor Murphy, est magnifié par un jeu de lumières de formes géométriques en perspective – allant du blanc en passant d’un camaïeu de gris allant jusqu’ au noir – et projeté à l’arrière plan, création de Bruno Poet. Toujours dans un souci homogène, les interprètes sont vêtus de noir avec pour seule pointe de couleurs Vitellia habillée de rouge (début 1er acte) et de blanc (fin du 2nd acte).

La distribution des rôles se révèle fort sublime à plusieurs égards. Le premier d’entre eux est dû au choix de deux contre-ténors Franco Fagioli et Yuriy Mynenko en lieu et place des voix de mezzo-sopranos pour interpréter Sextus et Annius. Faut-il voir ici en ce choix la réminiscence d’un souvenir du sublimissime Artaserse de Vinci en novembre 2012 à l’Opéra national de Lorraine ?

© Opéra national de Lorraine

© Opéra national de Lorraine

Bernard Richter dans le rôle titre campe un ténor vaillant, impérial dans l’aria ‘‘Del più sublime soglio’’ (Acte I) affirmant le caractère souple de son phrasé et la virtuosité dans l’exécution des vocalises et des ornements en particulier dans ‘‘Se all’Impero’’ (Acte II). Richter nuance avec finesse l’étendue du pouvoir de Titus.  Même trompé et trahi par son ami Sextus, il trouvera la force de lui pardonner en lui accordant sa clémence, la Clémence de Titus !
Face à l’Empereur, la soprano Sabina Cvilak – Vitellia – au registre large passant du grave à l’aigu sans difficulté, charme sans aucune honte et convainc l’auditoire de sa technique maîtrisée dans l’acte I ‘‘Deh se piacer’’  et dans  le rondo ‘‘Non più di fiori’’  avec accompagnement de clarinette, d’une grande virtuosité…

Franco Fagioli, quant à lui, campe un Sextus criant de vérité. Il ornemente avec légèreté sans exagération dans ‘‘Parto, parto, ma tu ben moi’’ (Acte I), s’appuyant de nouveau sur le chant mélodieux de la clarinette. Il manque cependant d’un peu de projection. Notre oreille est peut-être trop habituée à entendre une mezzo-soprano dans ce rôle. Chose corrigée dans l’acte II avec le solo ‘‘Deh, per questo istante’’, les notes fusent dans un flot soutenu et nourri.

Bernarda Bobro colore son rôle de Servilia appuyé par la douceur de l’orchestre, par une voix captivante en formant un magnifique duet ‘‘Ah, perdona al primo affetto’’ (Acte I) avec Yuriy Mynenko. Ce dernier –  tenant le rôle d’Annius –  pose sa voix de contre-ténor en symbiose avec celle de Servilia. Lors des duets avec Sextus soutenus par la basse continue, il ajuste sa voix et se mêle sans prendre le dessus.

© Opéra national de Lorraine

© Opéra national de Lorraine

Quant à Publius, le choix s’est porté sur un baryton-basse hongrois Miklós Sebestyén. L’air ‘‘Tardi s’avvede’’ (acte II) lui confère puissance et une présence scénique indéniable.

Un homme permet à tout cet ouvrage de tenir et d’entraîner l’auditoire, le maestro Kazem Abdullah, jeune chef américain. De sa baguette à la battue précise, il donne l’élan, la cadence pour homogénéiser l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, les interprètes et le Chœur de l’Opéra national de Lorraine dans une structure lisse et envoûtante.

Sublime Clémence de Titus… La salle entière, afin de remercier ce minutieux travail, abreuve d’applaudissements nourris les artistes. Des « bravo » retentissent à plusieurs reprises. Un grand merci à l’Opéra national de Lorraine d’offrir une telle représentation.
 

Jean-Stéphane Sourd Durand

Site officiel de l’Opéra de Lorraine