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Plaisirs d’une malédiction (Mozart, Idomeneo – Montpellier, 08/01/2015)

Publié dans : Concerts - Critiques
22 janvier, 2015

Mozart, Idomeneo

Orchestre National Montpellier Languedoc Roussillon, dir. Sébastien Rouland
Opéra comédie de Montpellier, 8 janvier 2015

© Marc Ginot

© Marc Ginot

 

Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791)
Idomeneo

Dramma per musica en trois actes, K 366
Livret de Gianbattista Varesco

Créé au théâtre Cuvilliés de Munich le 29 janvier 1781

Brendan Tuohy (Idomeneo, roi de Crète), Marion Tassou (Ilia, fille de Priam, roi de Troie), Anna Manske (Idamante, fils d’Idomeneo), Clémence Tilquin (Electra, fille d’Agamemnon), Antonio Figueroa (Arbace, confident d’Idomeneo), Nikola Todorovitch (Grand Prêtre de Neptune, Premier Troyen), Jean-Vincent Blot (Voix de Neptune), Véronique Parize (Première Crétoise), Alexandra Dauphin (Deuxième Crétoise), Jean-Claude Pacull (Deuxième Troyen)

Mise en scène : Jean-Yves Courrègelongue
Décors : Mathieu Lorry-Dupuy

Costumes : Yashi
Lumières : John Torres 

Orchestre National Montpellier Languedoc Roussillon

Continuo :
Yvon Repérant, clavecin
Cyrille Tricoire, violoncelle

Direction : Sébastien Rouland
Chœurs de l’Opera National Montpellier Languedoc Roussillon
Direction des chœurs : Noëlle Gèny

Nouvelle production de l’Opéra National Montpellier Languedoc-Roussillon

Représentation du jeudi 8 janvier 2015 à l’Opéra Comédie de Montpellier

En novembre 1780 Mozart, âgé de vingt-quatre ans, quitte à nouveau Salzbourg. Rentré en 1779 de son long voyage en Europe, il n’a cessé d’y subir les reproches de son père, qui a attribué à sa négligence la mort de sa mère à Paris. Il échappe ainsi momentanément à ce dernier (avec lequel il continuera cependant d’entretenir une étroite correspondance : plus de quarante lettres échangées pendant son séjour à Munich !), ainsi qu’au tyrannique archevêque Colloredo, pour répondre à une commande du prince-électeur de Bavière, Carl-Theodor der Pfalz-Sulzbach. Ce dernier, précédemment électeur du Palatinat, a emmené avec lui à Munich le célèbre orchestre de Mannheim, ainsi qu’un corps de ballet à la française dirigé par Legrand. Ses nombreux amis musiciens sur place ont convaincu le prince de lui commander l’opéra du carnaval de 1781. L’abbé salzbourgeois Varesco puise la matière dans une tragédie de Crébillon datant de 1705, qui avait déjà donné lieu à une tragédie lyrique de Campra sur un livret de Danchet en 1712. Malgré ces sources anciennes, ce thème du fils sacrifié par son propre père est populaire dans les années 1780, aussi bien dans la littérature (Le Père de famille allemand, Gremingen, 1780) que dans la peinture (les deux tableaux de la série La malédiction paternelle : « Le Fils ingrat »/ « Le Fils puni », de Greuze, 1777-78, en constituent une belle illustration). Pour la forme musicale, une dizaine d’années après Mitridate et Lucio Silla, Mozart revient résolument vers le genre de l’opéra seria, même si ce dernier est considéré à l’époque comme déjà ancien. Tout en respectant scrupuleusement la forme airs/ récitatifs (ce qui ne sera plus tout à fait le cas dans La Clémence de Titus, largement émaillée de brillants ensembles), il insuffle à ces derniers une nouvelle intensité dramatique qui soutient efficacement la continuité de l’action. Plus anecdotiquement, le genre offre aussi les emplois les plus appropriés pour les chanteurs qui allaient effectuer la création : le grand ténor seria Anton Raff, largement sur le retour, qui incarnera un Idomeneo « raide comme une statue », le castrat Dal Prato (dans le rôle d’Idamante), les belles-soeurs Wendling (Elisabetha et Dorothea, dans les rôles respectifs d’Elettra et Ilia). Mais ce souci d’écrire des rôles « sur mesure » pour les chanteurs constitue aussi, comme nous le savons bien, une des caractéristiques de l’inspiration du génie salzbourgeois.

 Partition autographe originale d'Idoménée © Staatsbibliothek zu Berlin

Pour la nouvelle production de l’Opéra de Montpellier, Jean-Yves Courrègelongue recourt délibérément à une mise en scène dépouillée, qui situe l’action dans un passé récent, après un terrible conflit. Quelques marches séparent l’avant-scène du fond du plateau ; une sorte de bassin vide placé au centre évoque l’élément marin, souillé à la fin du dernier acte par les déchets, au milieu desquels on ramènera le corps d’Electre au final… Les lumières laissent la scène dans une demi-obscurité, comme pour mieux souligner le drame. Le tout demeurerait finalement d’une modernité assez conventionnelle, voire ennuyeuse, sans quelques trouvailles bienvenues : le voile qui s’envole lors du déchaînement des éléments à la fin de l’acte II, le final mentionné plus haut, le socle tendu d’un blanc immaculé qui sert d’écrin à l’air d’Ilia « Zeffiretti lusinghieri », elle-même en robe d’organdi, au début du troisième acte. Nous avons également apprécié le jeu de couleurs et de contrastes assez poussé sur les costumes, notamment des choeurs, qui épousent l’action : ainsi au premier acte costumes noirs pour le « Pieta ! Numi, pieta ! » puis tenues de cérémonie pour le sacrifice à Neptune.

© Marc Ginot

© Marc Ginot

Côté orchestral, on peut évidemment regretter le caractère moderne des instruments de l’Orchestre de Montpellier, qui verse un peu dans une grandiloquence très seconde moitié du XXème teintée de romantisme XIXème. Il n’empêche, la direction de Sébastien Rouland est précise et bien rythmée, le solo de flûte du « Se il padre perdei » plutôt réussi, et la basse continue apporte avec conviction une touche post-baroque indispensable.  

Du côté des interprètes, le plateau cohérent s’avère sans disparités marquantes. Point de grandes voix inoubliables, mais un travail d’équipe ciselé : Brendan Tuohy démarre modestement le « Vedremmi intorno » d’Idoménée au premier acte, mais témoigne en revanche d’un bel abattage dans les ornements du « Fuor del mar » au second acte. Son expressivité est incontestable, notamment dans les récitatifs, même si on est loin de Nicolai Gedda ou de Pavarotti qui ont à jamais marqué le rôle autrefois. Dans le rôle d’Arbace Antonio Figueroa ouvre le second acte contraint par des moyens manifestement un peu courts, qu’il développe cependant avec une habile retenue (« Se il tuo duol »). Nikola Todorovitch incarne un Grand Prêtre plutôt expressif, sa projection manque toutefois un peu d’ampleur. Jean-Vincent Blot (Voix de Neptune) a pour sa part malheureusement tendance à « savonner » les notes de sa courte intervention.

Côté féminin il convient de souligner l’excellente prestation de Clémence Tilquin dans le rôle d’Electre. Son timbre cuivré relevé d’une pointe d’acidité, sa forte présence nous délivrent un saisissant « Tutto nel cor vi sento » au premier acte, tandis que dans un tout autre registre son « Idol mio » du second acte est marqué par la rouerie amoureuse. Mais c’est à juste titre son poignant air final (« D’Oreste, d’Aiace ») qui lui vaudra le plus d’applaudissements. Gageons que cette prestation appellera de brillants succès dans ses prochains rôles. Dans le rôle d’Ilia Marion Tassou se montre bien expressive dans les récitatifs. Son timbre est assuré, ses attaques franches et ses ornements réussis. Même si sa ligne de chant ne parvient pas entièrement à faire oublier les plus illustres devancières qui ont gravé ces airs si fréquemment repris en récital, elle s’acquitte fort honnêtement du « Se il padre perdei » et du « Zeffiretti lusinghieri ». Et la jeune mezzo Anna Manske campe un Idamante de charme, à la voix bien mate et à la projection affirmée, qui déploie de beaux ornements sur le final du « Non ha colpa ». Nous avons aussi beaucoup aimé le « Ritrovo un padre » plein d’émotion des retrouvailles de la fin du premier acte, ainsi que son duo avec Ilia au troisième acte. Enfin soulignons la bonne présence des Choeurs de l’Opéra de Montpellier Languedoc Roussillon, sous la direction de Noëlle Gény, aux parties nettes et charnues. 

Voilà donc spectacle assez traditionnel, de goût, à la belle cohérence, qui sans révolutionner la lecture de l’oeuvre et malgré une direction stylistiquement datée, s’avère tout à fait recommandable. 

Bruno MAURY