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Mozart a-t-il des ailes ? (Mozart Requiem, Notre-Dame-de-Paris, 23/09/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
6 octobre, 2014

Mozart Requiem

Notre-Dame-de-Paris

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Maîtrise de Notre-Dame de Paris
Southbank Sinfonia

Andreea Soare, soprano
Agata Schmidt, mezzo-soprano
Oleksiy Palchykov, ténor
Andriy Gnatiuk, basse 
Lionel Sow, direction

Mardi 23 septembre 2014, Cathédrale Notre-Dame de Paris.

Sachez qu’on trouve à Paris de sombres âmes pour identifier les touristes aux pigeons. Voilà qui est exagéré. Observons le parvis de la Cathédrale. Il suffit de voir s’y côtoyer des individus des deux espèces pour constater qu’ils n’ont rien en commun. Ne marchent pas au même rythme. Ne mangent pas du même pain. Les chants auxquels ils répondent, sans doute, sont différents. Quant à leur perception du ciel, on se gardera de les comparer, n’ayant pu soi-même en éprouver qu’une seule. Gageons toutefois que le volatile est moins en lutte pour s’y épanouir. Que son bec y souffle plus droit.

C’est une bien paisible lutte qui s’engage, pour le ciel, à Notre-Dame-de-Paris. Humilié par la hauteur des voutes, écrasé par le poids du sens qu’on a patiemment construit à leurs pieds, l’Homme se débat en sifflotant. Il a pris aujourd’hui les traits de Mozart. Derrière ce masque il n’a pas fini son ouvrage, comme sa légende aime à le répéter. Mais de sa petitesse il va s’élever et faire s’élever avec lui ceux qui l’écoutent. Pour cela il a demandé son aide à Lionel Sow qui, pour ses derniers concerts à la tête de la Maîtrise de Notre-Dame, n’allait tout de même pas refuser.

Quelques secondes du Misericordia Domini K222 et l’on sent toute l’application du jeune chef irriguer le chœur, qui étale déjà sa palette et l’équilibre de ses pupitres. Belle tenue des basses, accents précis des sopranos, staccatos au dessin solide dans les envolées ou les descentes : toute la charpente contrapunctique de la pièce se déploie dans un mètre et une vigueur sans faille. Le très puissant accord final achève ainsi une parfaite entrée en matière, bien soutenue par un Southbank Sinfonia sobre et efficace. Après cette petite œuvre dense, ce petit monde en soi, une ample respiration nous est offerte. Un sublime Ave Verum K618 s’annonce, prélude rêvé du Requiem. Un piano somptueux des voix et des cordes, une transparence envoûtante au point qu’on se laisse porter, vaincu, sans grand-chose d’autre à dire que son bonheur simple d’avoir entendu ainsi vibrer cette partition quelques minutes. Personne n’aura le temps d’applaudir, Lionel Sow gardant les bras levés, marquant comme une expiration avant de lancer le Requiem. On a pourtant l’étrange impression d’avoir assisté, déjà, à l’un des moments les plus forts du soir.

Cathédrale Notre-Dame de Paris © Wikimedia Commons / Muse Baroque

Cathédrale Notre-Dame de Paris © Wikimedia Commons / Muse Baroque

Chargés encore de cette saine émotion, les pas de loups des premières mesures se succèdent en un tempo idéal. C’est bientôt le moment d’entendre pour la première fois le timbre et la force interprétative d’Andreea Soare, dont la voix puissante fend l’air aussi facilement qu’elle surplombera les voix de ses comparses par la suite. Le Kyrie nous rappelle à quel point les basses du chœur sont rythmiquement impeccables, doublant les vives montées de basson avec brio et musicalité. On note d’ailleurs la très bonne tenue des vents et des cuivres qui, répondant aux splendides « Dies Irae » de la maîtrise, tonnent à présent comme un seul homme. Les violons laisseront à l’oreille un sentiment plus mitigé, ici comme à d’autres moments où l’ensemble du chœur et de l’orchestre seront mobilisés ; trop peu nombreux peut-être, manquant d’épaisseur et d’un geste plus sûr, pâtissant d’une direction légitimement tournée vers les voix, ils sembleront parfois fébriles au plan rythmique. On les sentira bien plus à même de déployer leur expressivité dans les passages instrumentaux les plus déliés.

Mais voilà que nous interpellent les fonds de gorge du Tuba Mirum. Après une entrée en matière délicate sur les premières notes graves, Andriy Gnatiuk se reprendra vite pour s’acquitter d’une prestation solide et maitrisée. Agata Schmidt ajoutera à des qualités similaires une ductilité et un très beau travail interprétatif, mais souffrira parfois du volume sonore de sa soprano de voisine, dont certaines notes pointées semblent rester captives des voûtes, comme accrochées là-haut par cette réverbération extraordinaire. Les différentiels de puissance rendant certains accords assez rêches, dans le Recordare notamment, on retiendra surtout un très beau Benedictus, au cours duquel les quatre voix s’enchevêtreront avec plus de bonheur. Parmi les solistes c’est peut-être Oleksiy Palchykov qui paraîtra le plus convaincant, alliant puissance, justesse et finesse d’interprétation, le tout dans une sobriété du meilleur goût pour cette œuvre.

Ainsi coulera cette enthousiasmante soirée. De rares faiblesses entrecoupant une prestation globalement excellente, énergiquement dirigée et parcourue d’une double émotion : celle de l’œuvre elle-même, traduite avec bonheur, et celle des adieux de l’ensemble à son chef, qui se consacrera désormais uniquement au chœur de l’Orchestre de Paris. Alors que les voix et l’orchestre magnifient les arêtes mélodiques des « Cum Sanctis » finaux, on se repasse l’œuvre à l’envers, histoire de nier le temps, et l’objet de tout requiem. On repense à un parfait Lacrimosa. Aux douceurs du Confutatis qu’on a ressenties comme un deuxième souffle éthéré de l’Ave Verum liminaire… En ressortant on se demandera si, du haut de leurs gargouilles et de leur condescendance ailée, les pigeons de la Cathédrale ont entendu la même chose que nous. Et si leurs hauteurs à eux sont du même air.

Gilles Grohan