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Mozart Transfiguré

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
9 février, 2014

Mozart, Les Mystères d’Isis

Chœur de la Radio Flamande, Le Concert Spirituel,
dir. Diego Fasolis

Isis & Horus © Muse Baroque / 2010

Isis & Horus © Muse Baroque / 2010

Wolfgang Amadeus Mozart
Arrangé par Ludwig Wenzel Lachnith
Les Mystères d’Isis (1801)

Distribution

Pamina – Chantal Santon – soprano
Mona – Marie Lenormand – Soprano
Myrrène – Renata Pokupic – Mezzo – soprano
Isménor – Sébastien Droy – ténor
Bochoris – Tassis Christoyannis – Baryton-Basse
Zarastro – Jean Teitgen – Basse
1ère dame/ suivante – Camille Poul – soprano
2e dame/suivante – Jennifer Borghi – mezzo – soprano
3e dame/ suivante – Elodie Méchain – soprano
1er prêtre/ 1er Ministre – Mathias Vidal – ténor
Le Gardien/ 2e prêtre/ 2e Ministre – Marc Labonnette – basse

 
Chœur de la Radio Flamande
Le Concert Spirituel
Dir. Diego Fasolis

 
23 novembre 2013, Salle Pleyel Paris

Après les Messes et les drames, Danaüs prévu et le Vésuve bientôt débordant ses laves vers Herculanum, le Palazetto Bru-Zane, dans son parcours passionnant de redécouverte et partage de la musique Française poursuit les incantations symboliques, cette fois-ci avec un coup d’éclat. Donner la Flûte Enchantée de Mozart ne tient plus de l’originalité, l’œuvre est rentrée dans les maisons d’opéra depuis le XIXème siècle. Mais néanmoins faire revenir à nos oreilles la toute première version en Français d’un opéra de Mozart est un fait unique et précieux.

Lorsque Mozart meurt en 1791, l’Europe a quasiment oublié le garçonnet prodigieux qui impressionna et attendrit les cours Européennes dans les années 1760-1770.  Il faut comprendre aussi que la monstration au XVIIIème siècle tenait plus du divertissement proche du phénomène de foire que de la véritable reconnaissance du génie. La France post-Révolutionaire n’avait pas entendu une seule note des dernières œuvres du Mozart de maturité, et il faut attendre 1801 pour que le tchèque Lachnith se lance dans la périlleuse entreprise de donner la Flûte Enchantée en Français  A l’image d’œuvres viennoises comme La Grotta di Trofonio de Salieri qui deviendra « L’Antre de Trofonius »,  Die Zauberflöte devient tout naturellement « Les Mystères d’Isis ».  Avec des ajouts, des reprises par ci et par là, des adaptations, il ne reste plus grande chose de la trame musicale originale de Mozart.

Mais les Mystères d’Isis est une œuvre à part entière. Si elle constitue une sorte de pastiche de diverses compositions de Mozart, dont Don Giovanni entre autres, elle garde une empreinte étonnamment française dans les situations et même la couleur de l’orchestration. Les rencontres de la musique sont souvent très particulières :  des tubes aux raretés, mais aussi des petits morceaux qui curieusement se retrouvent au gré des œuvres et des recréations. Tel est le cas d’un duo que nous avons entendu en août dernier à la Clemenza di Tito de Mozart/Mayr/Weigl du Festival d’Innsbruck. Ce duo ajouté en 1799 par Weigl dans une reprise de la Clemenza se retrouve étonnamment réutilisé en partie dans Les Mystères d’Isis de Paris en 1801. Les tribulations musicales sont étonnantes, même aujourd’hui.

Formidable soirée, étonnante et surprenante. La Salle Pleyel s’étonnait d’accueillir ces cérémonies musicales. Une première incroyable que d’entendre Diego Fasolis à la tête du Concert Spirituel. En effet Hervé Niquet souffrant, c’est le maestro suisse qui le remplace au pied levé et nous apporte un savoir faire unique en son genre. A la fois dans la dynamique, le chromatisme, la ligne chorale et vocale, Diego Fasolis révèle une palette riche en effets et en beauté. Grâce à sa maîtrise du répertoire et la puissance de son enthousiasme,  ces Mystères d’Isis furent une véritable libation musicale pour un public étonné et stupéfait. L’orchestre du Concert Spirituel produit un autre son sous sa direction, plus vif et nuancé dans l’approche vocale, c’est étonnant on croirait que le son très Français du Concert Spi se soit muté en italien sous la direction de Fasolis. C’est ce qui fait un grand chef et un grand orchestre, la souplesse, la plurisonorité dans les répertoires.

Soirée de remplacement aussi, Chantal Santon remplace aussi au pied levé Sandrine Piau. Agile dans la vocalise, et affrontant les écueils  de la partition avec bravoure, nous sommes encore une fois charmés pas sa présence. La Mona de Marie Lenormand, une sorte de Papagena avec un zest de Despina et Dorabella, nous ravit par la tenue de la ligne vocale et un enthousiasme artistique qui ne se dément pas. En Myrrène, la « Reine de la nuit », la formidable Renata Pokupic démontre une étendue formidable et un Français remarquable !

Côté masculin, Sébastien Droy avec un phrasé délicat mais une personnalité un peu lisse ne nous charme pas autant que le formidable Bochoris de Tassis Christoyannis. Ce baryton-basse nous avait déjà étonné dans ses prises de rôle à l’Opéra de Paris mais dans le baroque il est juste splendide, le Français est parfait, une intelligence des rôles se dégage de chaque interprétation et surtout tout en nuances, sa prise de rôle est d’une finesse et empreint d’humour discret et spirituel. Tout un bonheur de voir Tassis Christoyannis, un chanteur accompli et un acteur d’exception.

Pour le reste du cast nous remarquons les présences vocales et histrioniques de Mathias Vidal, qui aurait bien pu remplacer Sébastien Droy. Camille Poul, au timbre multicolore, Marc Labonnette dont les graves veloutés apportent une note corsée à sa prestation.

Les Mystères d’Isis est encore une fois plus qu’une simple recréation, c’est un acte de foi. Un engagement pour l’avenir de la musique dans une époque où la crise du capitalisme emporte l’intellect au passage. Le CMBV et le Palazetto Bru-Zane, sont des bastions qui défendent encore l’implication de la recherche dans le mouvement musical et surtout qu’ils ne s’enferment pas dans leur tour d’ivoire scientifique. Au contraire, le but premier de ces institutions est de promouvoir la musique Française dans toute sa portée historique, patrimoniale. Ils la rendent plus vivante que jamais, la France peut enfin se réconcilier avec son passé musical.

Pedro-Octavio Diaz