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Musiques de la Ville Rouge

Muse5
31 décembre, 2010

Nicolaus BRUHNS (1665-1697)

Das Kantatenwerk

(Intégrale des cantates)

+ Lovies ou Ludwig BUSBETSKY : « Erbam dich mein »

Ricercar Consort
Direction Philippe Pierlot 

150,39, 2 Cds, Ricercar, enr. 1988-1989 reed. 2010

On connait assez mal les musiques de la brumeuse Europe du Nord, passées les Îles Frisonnes, la venteuse Héligoland et les côtes voisines du Danemark il est d’usage de croire à un désert primitif et obscur. Mais, au lendemain de la terrible et sanglante Guerre de Trente Ans (1618-1648), l’Allemagne et le monde baltique ont développé un style musical propre. Mêlant la solennité de la foi catholique reniée et les nouveaux préceptes de Luther, certaines églises basculent dans une réelle expression de la piété. Les villes dites “hanséatiques” prédominent dans le monde baltique. Le passé riche et marchand de Brême, Hambourg et Lübeck, la richesse de leur patrimoine grâce aux échanges et à la domination suédoise ont fait, surtout des deux dernières, des centres culturels qui seront capitaux entre 1680 et 1720. Hambourg, la ville de l’Elbe se chargera de l’opéra où Händel fera ses premiers pas dramatiques; Lübeck, la ville rouge à cause de ses briques sous le soleil d’été, recueille le génie du danois Dietrich Buxtehude et la musique religieuse. Si bien ces considérations sont schématiques, il est plus simple de départager ainsi les deux grands pôles musicaux d’Allemagne du Nord.

Dietrich Buxtehude, célèbre à cause de l’équipée du jeune Bach qui parcourut à pied la distance qui séparait Weimar de Lübeck afin de recueillir l’héritage du maître déclinant, vient récemment de renaître grâce à Gilles Cantagrel et ses dons de biographe et de Ton Koopman qui enregistre l’intégrale de son œuvre. S’il est vrai que les cantates de Buxtehude sont d’un dramatisme profond et d’une finesse musicale toute en contrepoint et inventivité, peu était connu sur ses élèves les plus remarquables.

Nicolaus Bruhns, fut considéré comme l’un des plus grands virtuoses de l’orgue, du violon et du chant. Si l’on croit Mattheson, son contemporain, il pouvait chanter, jouer le mélodie au violon et la basse au pédalier de l’orgue au même temps. Il était originaire de Schleswig-Holstein et il étudia la composition avec Buxtehude, pour après s’installer comme compositeur dans la cour de Copenhague. Il est plus connu pour ses compositions pour l’orgue qui ont enthousiasmé Johann Sebastian Bach, qui inclut une des ses mélodies dans un choral. Malheureusement ses cantates pour la plupart demeuraient inconnues.

Dans ce disque, le Ricercar Consort a réuni l’intégrale des cantates de Nicolaus Bruhns. Nous sentons la fibre de Buxtehude, mais écoutons une inspiration contemplative chère à la foi protestante. Les couleurs restent embaumées d’un halo de dramatisme et les chœurs sont brillants comme si le dolorisme se teignait de théâtre pour nous rendre plus intelligible le message de l’Évangile. Il est clair que le sermon, pilier de la messe protestante, est secondé et illustré avec éloquence et beauté par ces cantates variées et dynamiques.       

Par ailleurs, ce disque ne s’est pas simplement contenté de redécouvrir le génie dramatique de Bruhns, car c’était aussi la première fois qu’une œuvre d’un compositeur baroque estonien est enregistrée. Lovies ou Ludwig Busbetsky a été oublié même des plus respectables dictionnaires de musique. Il fut aussi élève de Buxtehude et c’est une de ses rares œuvres conservées qui nous est donnée dans son intégralité. Cet « Erbam dich mein », étonnant en tous points, commence par une symphonie torturée aux accents de repentance, puis se succèdent des récits et des airs recueillis mais d’une inventivité surprenante, l’émotion s’y développe sans exagération semblable à la contrition de l’âme pécheresse.

En somme, dans les deux disques que comporte cette intégrale, le Ricercar Consort des temps héroïques qui comporte Marc Minkowski au basson et Philippe Pierlot à la viole, extraordinaire dans le Busbetsky, nous a pleinement fourni des moments d’émotion et de foi. Les cantates sacrées peuvent souvent se ressembler et l’écoute en être pénible, mais grâce à l’engagement des chanteurs, des chœurs et du Ricercar Consort, les splendeurs cachées de ces partitions ont resurgit et nous saisissons avec émoi leur message moral et religieux. L’originalité de Bruhns et la force de Busbetsky sont mises en évidence sans oublier l’influence de Buxtehude. S’il est vrai que les schémas font de la religion protestante, une foi stricte et frugale, de telles compositions profondes et vibrantes d’imagination ne pouvaient qu’illustrer les nuances sensibles des services luthériens. Et parfois, à l’écoute de Bruhns ou de Busbetsky on se plait à rêver au cours langoureux d’une Baltique d’argent et des tours écarlates de Lübeck sous le soleil déclinant de l’hiver.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : prise de son naturelle et fine