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Musiques pour la reine Caroline

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
10 février, 2014

Haendel, « Musiques pour la reine Caroline »

Emmanuelle de Negri, Les Arts Florissants,
dir. William Christie

Festival d’Ambronay 2013

 

William Chirstie © Simon Fowler 2013

William Chirstie © Simon Fowler 2013

 

Musiques pour la reine Caroline
Ode Funèbre « The ways of Zion do mourn »,  Motet « Silente venti »,  Concerto Grosso en sol mineur Op 6 n°6, Antienne de couronnement. 

Emmanuelle de Negri – soprano

Les Arts Florissants
Dir. William Christie 

Samedi  21 septembre 2013, Abbatiale – 20h

Quand la mort intervient entre deux êtres que la passion unit il ne reste que sublimer la douleur. La vie de Händel est ponctuée de moments uniques qui la rendent passionnante. Né en 1685, année faste pour la musique avec la naissance simultanée de Johann Sebastian Bach et de Domenico Scarlatti,  il accède très jeune à l’opéra de Hambourg et obtient l’estime de Mattheson et la confiance de Keiser. Händel de 19 ans à sa mort en 1759  demeure un esprit du hasard et un dramaturge absolu. Comme bien des êtres fascinants le génie est source de séduction et de jalousie. Du jeune homme aux traits réguliers qui fascina le pape Clément XI avec ses compositions à Saint-Jean de Latran au vieil homme aveugle qui suscita la tendresse du futur George III, Händel était plus humain que la froide statue que dressa la musicologie.  Parmi ses nombreuses amitiés ont retrouve en grand nombre des femmes remarquables. La Durastanti, la Strada del Po,  Mrs Delany et bien entendu la reine Caroline. 

Caroline de Brandebourg – Ansbach (1683 – 1737) fut une femme remarquable et remarquée. Princesse vertueuse et d’un esprit brillant, est surnommée « la princesse la plus agréable d’Allemagne » par l’Electrice Sophie de Hanovre (la mère de George Ier d’Angleterre et amie de Leibnitz, correspondante principale de la Princesse Palatine).  Caroline en devenant la femme du futur George II doit subir les frasques de son mari, volage comme le voulait l’époque. Mais elle entretient une réelle intelligence avec son royal époux et se fait raconter en détail chaque rencontre allant jusqu’à le consoler et le réconcilier avec ses maîtresses.  Händel et la reine Caroline entretiennent dès le début une profonde relation d’amitié et d’admiration mutuelle. Le saxon a vécu des années de maturité musicale sous le patronage et l’amitié de cette excellente souveraine. D’ailleurs on cite souvent les colères proverbiales de Händel qui sautait sur sa perruque même devant la reine Caroline qui réussissait souvent à le calmer. 

Quand Caroline meurt subitement en 1737, Händel déplore sincèrement son décès ainsi que tout le peuple Britannique et même le roi George II  qui ne se remariera plus.  Händel compose peut-être une des partitions les plus simplement tristes de son répertoire, voire du répertoire baroque, l’Antienne « The ways of Zion do mourn ».

Pour la saison 2013 de festivals, il est curieux de voir que c’est la deuxième fois que nous entendons cette belle antienne. Le Palais Royal et Jean-Philippe Sarcos l’ont interprété magnifiquement lors du  23ème Sinfonia en Périgord. Dans le cœur roman de l’Abbatiale d’Ambronay, c’est William Christie et Les Arts Florissants en grande formation. 

Si l’œuvre en soi porte une profonde marque de pompe et circonstance, la sincérité profonde du deuil subliment son dramatisme, la griffe de Händel se ressent à chaque note.

Il fallait finalement une maîtrise absolue des chœurs et une direction très équilibrée avec le sens profond du style et du drame pour rendre les plus secrètes beautés de cette partition. William Christie demeure un des maîtres absolus de ce répertoire, Händel lui va si bien ! Il présente ce programme comme une sorte de chronologie inversée, un mémento des grands moments de la vie de la reine Caroline ponctués par la musique de Händel. Pour tout ce programme, mis à part l’idée de mettre la direction de William Christie a été d’une richesse inventive hors pair. Suivant son chef historique, le chœur des Arts Florissants est composé pour l’occasion de certains des meilleurs solistes vocaux du milieu baroque, tels Virgile Ancely, Violaine Lucas,  Jennifer Courcier,  Marduk Serrano Lopez. Nous saluons leur engagement, la parfaite prosodie et la coordination virtuose de chaque passage. 

Côté orchestre, le « son » Arts Flo est une constante et se vérifie à chaque note.  Menés par Florence Malgoire et avec des membres historiques tels que Simon Heyerick, Galina Zinchenko,  Valérie Mascia, Myriam Gevers,  Emmanuel Balssa, la splendide Marie-Ange Petit et Gilles Rapin entre autres, la famille Arts Flo intègre pour cette tournée les petits jeunes des Arts Flo Junior qui n’en déméritent pas avec Paul-Marie Beauny au violon, Geneviève Koerver au violoncelle et Myriam Bulloz à l’alto. Nous sommes ahuris devant la perfection atteinte par cet ensemble qui représente le meilleur que la musique baroque au XXIème siècle peut concevoir. Les Arts Florissants sous la houlette de William Christie démontrent que la musique baroque est toujours d’une fraicheur constante et d’une étonnante actualité.

Soliste d’exception dans le rarissime motet « Silente Venti », Emmanuelle de Negri, dès la première note nous offre un électrochoc d’émotions. Une guirlande ciselée de la plus impressionnante perfection. Aucune accroche dans les vocalises, aucun manque de souplesse, un pur ravissement musical. La voix d’Emmanuelle de Negri a développé des nouvelles nuances dans son timbre. Elle est une coloriste d’exception. Nous sommes ahuris devant sa bravoure face à la difficulté de la partition de ce petit motet, qu’elle relève sans problème avec un investissement musical non dénué de chaleur, de rondeur de puissance. Händel va à Emmanuelle de Negri aussi bien qu’il semblerait que la partition ait été composée par le saxon pour la voix splendide de la soprano Française.

La mémoire sollicitée, les hommages rendus et la révérence tirée, la vénérable abbatiale résonna encore des hymnes du passé au fond de sa gorge vitrée. Le cloître se pressa de pas vers les jardins, un recueillement mêlé d’espoir hanta durant un moment l’assistance, la révélation arriva plus tard, lorsque la lune parut au bal des constellations qui couronnent encore et toujours le génie de Händel.

Pedro-Octavio Diaz