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Nocturnes attraits

Muse4
29 janvier, 2013

Tenebris — Leçons de ténèbres

Nicolas Bernier (1664–1734) : Deuxième leçon pour le Mercredi Saint
Sébastien de Brossard (1655–1730) : Première et Troisième leçons des morts (1697)
François Couperin (1668–1733) : Sonate La Visionnaire
Henry du Mont (1610–1684) : Pavane à 3 en ut majeur, Gaillarde en sol mineur, Simphonie en sol mineur
Joseph Michel (1688–1736) : Première leçon pour le Vendredi Saint et Troisième leçon pour le Jeudi Saint

Isabelle Poulenard, soprano
Jean-François Lombard, haute-contre 

Les Paladins
Jérôme Corréas, clavecin, orgue et direction
Juliette Roumailhac et Marion Korkmaz, violons
Nicolas Cmjanski, violoncelle

60’58, Cypres, 2013. 

Les leçons de ténèbres exercent une véritable fascination sur l’amateur de musique baroque. Peut-être en premier lieu à cause de leur mystérieux nom — plus si mystérieux si l’on rapproche leçon de lecture : il ne s’agit au fond que de lectures (religieuses) faites dans l’obscurité.

Pourtant, le vaste corpus de musique française consacré à ce genre n’a finalement été qu’assez peu exploré. Si les leçons de Couperin sont presque des tubes, régulièrement enregistrées, y compris transposées, celles de Lambert n’ont fait l’objet que d’une seule gravure, désormais difficile à trouver (Virgin Classics). Quant à celles de Charpentier, très nombreuses, les versions qui en existent n’ont rien de définitif et laissent bien de la place pour les interprètes d’aujourd’hui.

Ce n’est pas auprès de ces « stars » cependant que Les Paladins ont puisé les pièces pour ce disque. Ils sont allés les chercher chez Sébastien de Brossard, Nicolas Bernier et Joseph Michel, bien moins fréquentés — et pourtant tout aussi fréquentables. Trois leçons à deux voix, deux à une voix — une pour chacun des chanteurs : voilà qui devrait satisfaire les curieux.

Pourtant, ce nouvel opus n’emporte pas une adhésion sans réserve. D’abord, parmi les pièces instrumentales choisies, La Visionnaire de Couperin, quoique bien jouée, détonne quelque peu, aussi bien par sa (relative) célébrité que par son ton. Et puis pourquoi placer à côté pièces dont la publication s’échelonne entre 1697 et 1735 (les plus anciennes leçons de ténèbres du disque sont celles de Brossard) des pièces d’Henry du Mont, mort en 1684 ? N’y avait-il pas à puiser dans tout ce répertoire oublié des contemporains de Couperin des pièces destinées au culte ? Cette réserve, toutefois, est tempérée par la qualité de la musique et de l’interprétation de ces pièces instrumentales, d’une grande sobriété. Les violons, souples et volubiles sans être babillards, sont un vrai plaisir à entendre. Le violoncelle de Nicolas Cmjanski, ferme mais chantant, fait vivre le continuo, et Jérôme Corréas le réalise agréablement (peut-être parfois un peu trop galamment). Les mêmes qualités se retrouvent dans l’accompagnement des pièces vocales.

Cependant, la distribution vocale ne nous convainc pas totalement non plus. Isabelle Poulenard connaît bien ce répertoire et semble dotée d’une voix qui lui convient bien. Mais malgré de beaux (mais rares) moments doux, son vibrato devient souvent envahissant ; les aigus sont parfois tirés et quelque peu aigres. Il en résulte une performance tantôt agréable, tantôt alourdie, et in fine un peu monolithique.

Jean-François Lombard fait preuve de bien davantage de contrastes et se sort plus qu’honorablement de sa partie, gérant avec brio la tessiture, parvenant, même dans le grave, à un timbre sonore et à une articulation claire. Cependant, la voix de haute-contre ne doit elle pas être plus proche de celle du ténor que de celle du contre-ténor ? C’est la tension qui manque ici… Cette petite réserve exprimée, sa performance est admirable de clarté musicale, de nuances et de style. Et peut-être même, disons-le, de ferveur.

Voilà donc un disque qui fait entendre des pièces rares, un disque non dénué de qualités — une sobriété souveraine y règne — et qui intéressera les curieux plus qu’il ne ravira ceux qui recherchent l’extase. « Il est étrange », écrit Sylvain Fort dans son texte de présentation, « que notre sensibilité moderne soit encore curieuse de Leçons de ténèbres. » Et il faudra encore satisfaire un peu plus notre curiosité.

Loïc Chahine

Technique : bon enregistrement, un peu sec par endroits.