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Noir, c’est noir

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2007

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Amadigi di Gaula

 

Maria Riccarda Wesseling (Amadigi), Elena de la Merced (Oriana), Sharon Rostorf-Zamir (Melissa), Jordi Domènech (Dardano)
Al Ayre Espaňol, direction Eduardo López Banzo

158′, 2 CDs avec livret et fourreau, Ambroisie, enr. 2007.

A l’écoute de cet Amadigi d’une indicible noirceur, on songe à Brian de Palma ou à La Reine Margot de Patrice Chéreau. Dès l’ouverture les cordes sont puissantes, écrasantes, d’une lourdeur claustrophobique. L’on sent que la main du destin n’est pas gantée de velours, et que les protagonistes vont vivre un destin tragique duquel il ne pourront s’affranchir. Et durant tout l’opéra, pas un rayon de soleil ou un sourire ne parviendra à effacer cette ambiance menaçante et grandiose que Eduardo Lopez Banzo sculpte avec un souffle mortifère.

L’œuvre est écartelée avec rage, les récitatifs déclamés avec théâtralité. Jordi Domènech campe un Dardano conspirateur d’une perversité visqueuse qui rappelle le Polinesso d’Ewa Poddles. Le fameux « Pena tiranna » (II, 5) est interprété avec une douleur lourde, les notes inégales fortement appuyées, pressées par le désespoir et les pleurs. Son timbre corsé, voilé dans les graves, sans effort dans les aigus sonne parfois étrangement proche de celui de la mezzo Maria Riccarda Wesseling dont on avait déjà pu admirer l’investissement dramatique dans un Teseo (DVD Artaus). Son premier air, véritable tube « Oh notte ! … Notte amica dei riposi » (I, 2) est enveloppé d’un tapis de cordes d’une douceur suspecte qui laisse toujours imaginer les tourments sous l’ouate. La chanteuse quant à elle, fait preuve d’un contrôle du souffle et d’un usage des nuances impressionnant. Souvent en mezza di voce, attentive à laisser mourir chaque note avec poésie, massicotant au millimètre les vocalises, Maria Riccarda Wesseling s’avère une parfaite haendélienne à l’organe puissant quoiqu’un peu métallique. Son « O rendetemi il mio bene » (I, 9), équivalent du « Cara Sposa » de Rinaldo, d’une intensité brûlante constitue un grand moment d’émotion où l’orchestre tour à tour invisible ou saillant déchire littéralement les lambeaux de dignité d’un preux chevalier à la dérive. Le trop court « Sussurate onde vezzoze » (2, 1), encore empreint du voyage d’Italie de Haendel apporte la bouffée de douceur de ses flûtes à bec et permet à la chanteuse l’éclaircie factice d’un chant détendue et apaisé.

Sharon Rostorf-Zamir n’a pas le velouté troublant du preux chevalier. Magicienne peu effrayante, au timbre précaire d’une fragilité fatiguée et touchante, c’est la femme trahie par son amant qui se languit dans le « Ah! Spietato » (I, 4) qui se révèle plus que l’ennemie à vaincre. Les coloratures sont nettes bien qu’un peu mécanique, le chant investi en dépit des aigus aplatis. Enfin l’aimante Oriana est confiée avec bonheur à Elena de la Merced, dont l’aérienne légèreté confine à la naïveté d’Arcadie. L’acte 1 scène 7 la voit enchaîner 3 airs pastoraux ou d’amour successif « Gioie, venite il sen », « E in dolce il mio contento », « Oh caro il mio tesor » qui la marquent définitivement du sceau de la bergerie galante en rubans et décolleté plongeant. Ajoutons que la soprano interrompt fréquemment la ligne mélodique en minaudant, laissant imaginer des battements de cils, jeu de mèches ou de jambes et autres arsenaux de séduction féminine. Sa charmante spontanéité – presque déplacée dans ce monde de brutes – contraste fortement avec le reste du casting, posant une touche de lumière au sein d’une atmosphère lugubre, violente, brutale, sanglante, crue mais poétique.

L’orchestre Al Ayre Espaňol sous le fouet d’ Eduardo López Banzo se plie corps et âme à sa lecture. Les cordes grinçantes sentent le souffre et la poix d’une sensualité bestiale, tandis que les hautbois grainés et les bassons perdent leur caractère champêtre pour grouiller de non-dits dangereux. Les temps forts sont très marqués, donnant à l’ensemble un aspect haché que vient contrebalancer la cohésion et le souffle des pupitres à la sève épaisse et généreuse. Les tempi eux-mêmes sont finalement assez modérés dans les passages vifs, étirés dans les lents, vautrés dans leur débauche de stupre. Pour résumer cet Amadigi très personnel et fort différent de la lecture plus traditionnelle d’un Minkowski jeune (Erato), derrière les sourires de convenance, le poignard dépasse sous la toge.

Viet-Linh Nguyen

Technique : Bon enregistrement, spatialisé et avec une réverbération moyenne. Solistes captés de près