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Nunc gaudere licet

Muse4
31 décembre, 2009

Roland de LASSUS (1632-1594)

Magnum, Opus Musicum.

lassus_magnumopusChœur de Chambre de Namur,
La Fenice
Direction Jean Tubéry 

56’. Ricercar, 2009.

Les Humeurs d’Orlande, qui est le sous-titre que propose Jean Tubéry à ce programme composé de motets de trois à six voix, pour la plupart inédits au disque, en révèle peut-être un peu plus sur cet enregistrement dont le titre premier peut frapper par son austérité.

Car, bien que toutes les pièces soient en latin, nous avons ici plutôt affaire à des œuvres profanes que religieuses, bien que certaines reprennent et parodient des antiennes grégoriennes, tant dans le texte que dans les schémas musicaux. Et il en résulte des morceaux souvent d’une cocasserie piquante. Que ce soit le Super flumina Babylonis, où le texte est découpé lettre par lettre, syllabe par syllabe, puis par mots qui se composent progressivement, chaque syllabe se rattachant à la précédente lentement pour composer un mot, puis la phrase complète, ou le Ad primum morsum, espèce d’énumération des effets de l’alcool, verre par verre, sur l’esprit, ou enfin le Hispanum ad coenam mercator belga, narration d’une anecdote banale entre un Espagnol et un marchant belge, qu’on pourrait prendre, si le latin n’était pas traduit dans le livret (car votre serviteur doit confesser ne pas encore parler couramment cette langue pourtant essentielle), pour un motet de la plus sévère piété.

Et le chœur de la Chambre de Namur prend un réel plaisir à cette truculence surprenante, mais sans en faire trop, avec une réelle délicatesse et subtilité. Jamais ne tombent-ils dans quelque chose de frivole, ni de grossier, mais au contraire, se concentrent sur leurs notes et le texte, avançant clairement dans la même direction — portés par les saqueboutes ou les cornets de La Fenice qui mettent leurs voix en valeur et en relief, et qui deviennent presqu’une partie vocale à part entière, au même titre que les autres pupitres de l’effectif, comme dans le Bestia stultus homo — ce qui permet aux textes de ressortir dans toute leur simple cocasserie.

Car, malgré quelques rares motets où les voix sont un peu trop retenues, et donc légèrement tendues (notamment les alti un peu trop engorgés dans ces cas-là) — le Non des mulieri, ou le Lauda Mater Ecclesia, auquel on s’intéresse moins volontiers, car la précision sur le texte semble se perdre un tout petit peu, les chantres gagnés par une sorte de légère précipitation — l’ensemble vocal est toujours très harmonieux, sonne parfaitement, s’équilibrant toujours, avec, par exemple des ténors légers, suaves, assumant pleinement leur position centrale sans effacement. Tous s’emparent des pièces avec une rare délicatesse subtile et douce, se permettant des nuances, tantôt amples, tantôt intimes — éclatant, entre autres, au début du Quid trepidas, pour ensuite ralentir, se radoucir, avant de remonter vers un éclat progressif avec le pace bona de la secunda pars du motet.

En somme, on sent non seulement un véritable amusement dans cet interprétation emmenée par Jean Tubéry, mais aussi un grand respect des lignes textuelles et musicales, avec une sagesse qui permet de s’intéresser à la musique et à son originalité, avant de se concentrer individuellement sur les voix, et qui fait que jamais l’ombre d’une lourdeur ne vient troubler la légèreté de l’espièglerie de Lassus, et que, tandis qu’une basse claire entonne la signature du compositeur à la fin de la dernière plage, In hora ultima (qui allie un côté méditatif et planant sur le début de la réflexion sur l’heure ultime à une légèreté drolatique), nous sommes tristes de découvrir qu’ici s’achève cet enregistrement qui nous semble fort exemplaire des humeurs d’Orlande.

Charles di Meglio

Technique : prise de son précise, riche, ample, permettant de bien distinguer les différentes voix.