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« On doit tout redouter d’un peuple furieux » (II, 2)

Musemois
5 avril, 2010

Pietro TORRI (ca 1650-1737)

Le Martyre des Maccabées

 

Anne Magouët (la mère des Maccabées, soprano) ; François-Nicolas Geslot (le jeune Maccabée, haute-contre) ; Alain Buet (Antiochus, baryton) ; Bruno Rostand (Eleazar, basse), Mathieu Chapuis (Menelaus, ténor) ; Etienne Debaisieux (Grand Prêtre de Jupiter, basse) ; Renaud Tripahi (haute-contre) ; Benoît Porcherot (ténor).

Choeur de Chambre de Namur
Les Agrémens
Direction Jean Tubéry 

 2 CDs 109′ 142  + 1 DVD live 93’32, Musique en Wallonie, distribution Codaex, enr. 2007, 2010.

Extrait : « C’est pour t’arracher à la mort » (Antiochus) 

 Avril 2010. Voici un disque comme on les aime. Un digipack-livre soigné portant sur une œuvre rare, avec une documentation abondante et bien illustrée, où les 2 disques sont accompagnés d’un DVD reprenant une captation de concert de l’œuvre dans une version légèrement abrégée. Mais cela ne serait rien si l’ivresse ne répondait au flacon, avec cette sensation privilégiée d’assister à la naissance de l’oratorio français, genre bien orphelin s’il en est, puisqu’au sens large, on citera aux côtés de ce Martyre des Maccabées les tragédies bibliques David et Jonathas de Charpentier, et le Jephté de Montéclair.  Le Martyre fut vraisemblablement composé par Torri alors qu’il était au service de Max-Emmanuel de Bavière, exilé de l’Empire pour avoir tourner casaque et défendu les intérêts de Duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV et futur Philippe V d’Espagne.

L’œuvre est découpée en 3 actes, et construite à la manière d’une tragédie lyrique lullyste avec de beaux récits, chœurs et quelques ritournelles, avec un caractère italianisant qui rappelle les origines de Torri et son parcours éclectique puisque ce natif d’Italie séjourna en Belgique et voyagea en France. Le livret, possiblement de François Passerat, secrétaire personnel de Max-Emmanuel, possède d’indéniable qualités littéraires, et sa facture est suffisamment dramatique pour qu’une représentation puisse même être envisageable. (L’autre oratorio en français de Torri, Saint François Borgia est nettement plus descriptif et proche d’une ode funèbre selon Manuel Couvreur auquel on doit les admirables notes de programme). L’intrigue est inspirée de l’épisode du Roi séleucide Antiochus Epiphane qui voulut forcer les Juifs à abandonner leur culte. Les six frères aînés Maccabées furent suppliciés mais le Roi, pris d’affection pour le cadet, lui proposa de devenir son favori en échange de sa conversion. La mère du jeune Maccabée, qui devait le convaincre d’accepter la proposition, ne fit que l’inciter à persévérer dans sa foi, et le monarque irrité fit périr les deux « impies ». Mais trêve de considérations musicologiques, et jouissons à présent de l’interprétation qu’offrent les Agrémens et Jean Tubéry, et que le téméraire label Musique en Wallonie a accepté de publier pour la plus grande satisfaction des mélomanes.

On louera avant tout un travail d’équipe et une cohésion sans faille dans ce Martyre très théâtral, équilibré et langoureux, aux violons baignés de la lumière de l’Italie. Dès l’introduction, l’ouverture à la française que l’on attend est remplacée par une Sinfonia très évocatrice, d’une douceur amère, large et généreuse, drapant dans ses plis les larmes fières de l’épisode sanglant. Jean Tubéry adopte des tempi amples et naturels, laissant pleinement la grandeur du drame défiler presque visuellement, avec paradoxalement une approche relativement chambriste, bannissant la pompe triomphante qui aurait pu orner les chœur des Israélites « Dieu d’Israël, dieu de nos pères » ou les menaces guerrières peu brutales de « De ces audacieux, viens délivrer la terre », que le Chœur de Chambre de Namur dépeint avec une rondeur aérée. Seul le mini-divertissement en l’honneur de Bacchus de la fin du premier acte laisse percer une veine plus décorative et légère, précédé d’une marche bien rythmée et aux bois colorés, qui tranche sur le climat recueilli et dense de l’oratorio au ton noble et élevé.

Les violons, élégants et diserts, parsèment de leur écriture souple et parfois corelliennes des récits impressionnants par l’immédiateté de leur rhétorique, aisément compréhensible grâce à un remarquable travail sur la déclamation et la prosodie qui rend le livret ou les sous-titres du DVD superflus. Les Agrémens demeurent attentifs et discrets, avec un continuo précis mais hélas peu mis en avant. Après un premier acte d’immersion, le Martyre prend son envol. Certaines scènes s’avèrent saisissantes, telles l’Acte II scène 3 où le monarque attendri mais redoutable campé parAlain Buet essaye de son timbre chaleureux et profond, persécuteur débonnaire – quoique l’émission soit occasionnellement un peu chancelante – de séduire le Jeune Maccabée par la gloire et les honneurs. Cette proposition indécente donne l’occasion à François-Nicolas Geslot, superbe haute-contre à la française au timbre égal et posé, d’offrir en réponse au tentateur son récit « c’est au trésor du ciel que mon tout mon cœur aspire » très nuancé, qui débouche insensiblement sur l’air tendre nimbé de flûte du « Grand Dieu, soyez-nous favorable » à la mélodie plus moderne.

De même, l’acte II se clôt par une cérémonie des Sacrificateurs de Jupiter très évocatrice qu’un Lully n’aurait pas renié. Le dernier acte fait la part léonine aux interventions de la Mère de Maccabée. Anne Magouët laisse entendre un timbre pur aux aigus transparents, des ornements soignés, une projection fine. La voix demeure néanmoins un brin juvénile, et l’on a peine à croire qu’il s’agit bien de la génitrice du Jeune Maccabée de François-Nicolas Geslot, notamment dans leur duo « Bravons le fier tyran ». Mais ses airs sont parmi les plus réussis de l’œuvre, avec un « Cruel amour, inutile tendresse » tourmenté et poignant, un « ces grandeurs sont trop peu durables » d’un optimisme inébranlable qui mène son fils à sa fatale décision de ne pas renier le Dieu des Juifs (« La mort la plus cruelle » et « Le ciel sera la récompense » où Geslot, superlatif, démontre un art déclamatoire consommé).

Mais laissons enfin la parole à Elsa, 6 ans, à qui nous avons fait subir l’épreuve d’une écoute intégrale, car les mots de l’enfance sont aussi ceux du cœur : « c’est zoli, les instruments sont beaux » déclare candidement la jeune fille avec laquelle nous sommes pour moitié en désaccord. Car si les couleurs des instruments et les textures des cordes sont en effet particulièrement soignés, ce Martyre, au discours puissant et impliqué, est bien plus que « joli ».  

 Viet-Linh Nguyen

Technique : prise de son naturelle, avec de beaux timbres instrumentaux.

A lire : Livret disponible sur Oratorios Baroques