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On the road

Musemois
9 mai, 2010

« Via Crucis »

Rappresentatione della gloriosa Passione di Cristo

 

Nuria Rial (soprano), Philippe Jaroussky (contre-ténor)
Barbara Furtuna
L’Arpeggiata
Direction : Christina Pluhar

1 CD (70’35) + 1 DVD bonus « 10 ans de l’Arpeggiata » (63’16), Virgin Classics, 2010

Extrait : Legrenzi : « Lumi, potete piangere » (Nuria Rial, Philippe Jaroussky)

 Mai-Juin 2010. Que peux contenir un luxueux digipack, doté d’un livret de 79 pages, et d’un généreux DVD bonus ? La dangereuse récidive de l’Arpeggiata de Christina Pluhar, soucieuse de poursuivre son voyage à travers les cultures, qu’il s’agisse des genres ou des continents. Derrière ce chemin de croix qui n’est pas forcément pavé uniquement de douleurs et de pleurs, l’artiste a conçu un programme cohérent dans son enchaînement qui suit l’itinéraire marial, depuis l’Annonciation jusqu’au Paradis en passant par la crucifixion du Christ (ou le crucifiement pour être tout à fait exact, la crucifixion étant le nom donné à la représentation de ce supplice).

Le chemin des cieux s’ouvre par le Praeludium de l’Annonciation des Sonates du Rosaire de Biber, dont on retrouve plus loin la superbe Aria et variations. Le Prélude, chatoyant et dense, d’une belle liberté, gorgé de ses double-croches et glissandi, de subtils retards, s’avère extraverti et virtuose tandis que le violon de Mira Glodeanu livre une vision joyeuse et légère de l’Aria et de ses bondissantes variations, dotées d’un solide frémissement de cordes pincées. Les autres pièces uniquement instrumentales se caractérisent par leur aspect rieur et disert : Ciaccona de Merula aux percussions pulsantes, Canario d’Allegri dansant à souhait avec une spontanéité populaire.

On retrouve l’angélisme des sons tenus de Philippe Jaroussky et sa douceur déclamatoire dans un « Ninna nanna alla Napoletana » ouaté et aérien, où l’accompagnement discret laisse pleinement la place aux courbes des nuages. De même, le « Questo pungente spine » de Ferrari avance sur une entêtante basse obstinée d’où émerge les clapotis du psaltérion. Là-encore, le contre-ténor sculpte les syllabes, joue sur la dynamique du phrasé, l’obsession de la basse renforçant l’aspect hypnotique du chant qui se déroule avec ampleur sur plus de 7 minutes. Loin de la fureur des acrobaties vivaldiennes, Jaroussky démontre ici son talent de poète-conteur. Comme dans le précédent Teatro d’Amore (Virgin), les duos avecNuria Rial sont particulièrement remarquables par la complicité des chanteurs et la fusion de leurs timbres. On notera le « Lumi potete piangere » de Legrenzi, déploration alanguie et aux nombreux chromatismes troublants. Si le Stabat Mater de Sances (que l’on a plus souvent l’habitude d’entendre interprété par des contre-ténor ou le Laudate Domine de Monteverdi, voient la soprano un peu en retrait dans une interprétation pudique aux aigus cristallins, le « Hor ch’è tempi di dormire » de Merula lui permet d’écrire une page mystérieuse, presque orientalisante, lamento sur un ostinato de seulement 2 notes qui finit par se révéler immensément troublant et mystique. S’il faut retenir une pièce maîtresse de cette Via Crucis qui recèle pourtant d’autres attraits, ce sera sans hésiter cette berceuse de Merula, d’une piété intense et sombre. 

Mysticisme et abandon encore, plus francs mais tout aussi évocateurs, dans les chants traditionnels qui scandent le programme et permettent à Cristina Pluhar la mise en abîme et le dialogue de cultures musicales différentes mais dont les rythmes et la facture sont parfois proches. Les timbres grainés et « bruts » des quatre chanteurs de l’Ensemble Barbara Fortuna dominent tour à tour une « Maria (sopra la Carpinese) » à partir d’un chant de berger sur basse obstinée qui n’est pas sans rappeler nos mélodies baroques précitées. Les « r » fortement roulés, l’abandon du chant, le vibrato large, un je-ne-sais-quoi d’ « authentique » ancré dans la tradition, en dépit d’une pratique vocale techniquement bien différente de nos canons baroques en font une pièce extrêmement touchante. On avouera moins de notes crochues avec les deux traditionnels corses « Suda sangue » et « Stabat Mater » a capella pour se pencher sur l’expérience étrange du « Lamento di Ghesu (sopra la Follia) », où les timbres rudes de Barbara Fortuna survolent un accompagnement discret mais moiré, d’où surgit soudain un cornet.

Enfin, on gardera la fin pour la fin, puisque le récital se conclut sur un  » ‘Stù Criato » contemporain, racé et jazzy où le « tenorino napoletano » Vincenzo Capezzuto dévoile son timbre androgyne. Voici donc un sublime chemin de croix sur lequel on s’arrête à chaque station, ode fervente et variée où l’Arpeggiata continue de faire montre d’une curiosité et d’originalité insatiables.

Viet-Linh Nguyen

Technique : prise de son naturelle et équilibrée. 

 « La Tarentella », L’Arpeggiata, dir. Christina Pluhar (Alpha, 2001, réed. catalogue 2010)
Claudio Monteverdi, « Teatro d’Amore », Nuria Real, Philippe Jaroussky, Cyril Auvity, Jan van Elsacker, Jao Fernandes, L’Arpeggiata, dir. Christina Pluhar (Virgin Classics, 2009)