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L'Opéra Garnier : Maison hantée par la Musique & les Arts

Publié dans : Articles - Dossiers
3 avril, 2012

Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, le Palais Garnier – du nom de son génial architecte – ne laisse personne indifférent depuis son inauguration en 1867[i]. Ce n’est pas sans raisons si ce lieu fascinant et mystérieux, dont aucune partie ne fut laissée au hasard, fut un formidable décor pour le Fantôme du roman de Gaston Leroux. Conçu comme le Temple national de la Musique et de la Danse, ce monument imposant, offrant à la vue des Parisiens et des touristes quantité de dorures et d’ornementations, marque un tournant dans l’histoire de l’architecture et du décor français. « C’est du Napoléon III ! », pour reprendre la célèbre réponse de Charles Garnier (1825-1898) à l’Impératrice Eugénie qui s’interrogeait sur le style du bâtiment. L’opéra réalise la synthèse des différents apports du passé, mêlant ingénieusement les rhétoriques maniéristes et baroques.

© Muse Baroque, 2012


Un écrin pour le spectacle mondain

Rompant avec les solutions plus classiques proposées par ses concurrents – dont Viollet-le-Duc – au concours pour la construction du nouvel opéra de Paris en 1861, Charles Garnier propose une architecture mettant autant en valeur les accès – vestibule, escalier – que la salle de spectacle en elle-même. Conçu pour remplacer la salle construite à titre provisoire rue Le Pelletier, l’édifice devait répondre aux luxueux plaisirs réclamés par le Tout-Paris et la Cour impériale. Il devait également être l’un des « phares » dont le Baron Haussmann parsema la capitale pour rythmer les nouvelles voies de circulation de son plan d’urbanisme ambitieux. Grâce à une grande avenue dégagée partant de l’ancien palais du Louvre, le profile de l’édifice s’impose à la vue de tous.

Pour le spectateur, la mise en scène qui commence dès l’extérieur culmine lors de sa montée des marches du Grand Escalier. Encore aujourd’hui, l’escalier monumental impressionne et fait entrer le visiteur que nous sommes dans une ambiance et une époque, constituant l’un des points d’orgue du programme architectural de Garnier. S’inspirant du théâtre de Bordeaux, le maître d’œuvre y fait travailler les meilleurs artistes de l’époque, pour la plupart anciens camarades de l’Ecole des Beaux-Arts, pour éblouir par l’accumulation de marbres et de dorures : Carrier-Belleuse (1824-1887) pour les statues-torchères, Jules-Gabriel Thomas (1824-1905) pour les caryatides en marbre polychrome de l’entrée du premier palier et Isidore Pils (1813-1875) pour le plafond décoré. Au delà de l’étonnante polychromie du décor qui fait appel à une variété de pierres dures, Garnier innove dans la création d’un ouvrage à double fonction : l’escalier à trois volées ne sert en effet pas uniquement à desservir les différents étages, il est surtout un lieu de déambulation. L’architecte l’imaginait ainsi : « À chaque étage, les spectateurs accoudés aux balcons garnissent les murs et les rendent pour ainsi dire vivants, pendant que d’autres montent ou descendent et ajoutent encore à la vie. » L’opéra, « cathédrale mondaine de la civilisation », pour reprendre les mots de Théophile Gautier était un lieu où l’on venait tout autant pour se montrer que pour écouter les dernières créations musicales. Les choses ne semblent pas avoir tellement changé aujourd’hui…

Cette conception, accordant autant d’importance à la mondanité qu’au spectacle, se retrouve également dans la salle de spectacle, où l’on peut aisément épier son voisin à la jumelle. Malgré sa coupole impressionnante dans ses proportions, initialement décorée par Jules Eugène Lenepveu (1819-1898)[ii], la salle de spectacle fait pâle figure à côté de l’escalier monumental et du Grand Foyer. Mais ici, le spectacle est ailleurs, sur la scène à l’italienne, où se jouent spectacles lyriques et chorégraphiques bénéficiant d’une acoustique exceptionnelle. Chez Garnier, la forme donnée à chacun des espaces conçus correspond en effet à sa fonction précise. Le côté moderne et pratique n’est pas absent du lieu qui fut très tôt électrifié.

© Muse Baroque, 2012


Un condensé des arts

Conçu selon un plan symétrique, développé de part et d’autre d’un axe longitudinal, l’Opéra Garnier se veut un condensé des arts et des époques. Bénéficiant d’un enseignement classique dispensé à l’Ecole des Beaux-Arts et des expériences visuelles de son séjour en Italie comme pensionnaire à la Villa Médicis, l’architecte maîtrise parfaitement le vocabulaire classique. La mode est au Second Empire à l’éclectisme, à la relecture des éléments du passé ou issus d’autres cultures. Le plus bel exemple de la fusion des styles réalisée par Charles Garnier est certainement le Grand Foyer. Ce n’est pas un hasard si le lieu aux plafonds peints, pourvu de miroirs encadrés de colonnes cannelées évoque la Galerie des glaces de Mansart et Lebrun. Garnier s’est inspiré de monuments baroques français et italiens, pour en donner une vision personnelle. Le regard est capté par la richesse des décors et la vivacité des couleurs du plafond pour lequel le peintre Paul Baudry a étudié de près les peintures de la Chapelle Sixtine. Petit clin d’œil de l’auteur du monument, celui-ci s’est fait représenter sous les traits de Mercure sur l’un des arcs doubleaux du Grand Foyer, madame Garnier est, elle, figurée sous les traits d’Amphitrite.

© Muse Baroque, 2012

Pour la réalisation de cet important ensemble monumental, l’architecte Charles Garnier a en effet endossé les habits de chef d’orchestre, renouant avec la tradition qui considère l’architecture comme mère de tous les arts, en pilotant les artisans et artistes en charge du décor. C’est lui qui donne les instructions à ses collaborateurs, contraignant ces derniers à suivre de près ses exigences, parfois à l’encontre de leurs propres conceptions. Le programme architectural de l’édifice fait, il est vrai, la part belle au décor, comme en témoigne l’importance de la sculpture ornementale, l’un des plus grands programmes sculptés de la période.

A l’extérieur, le programme iconographique des sculptures rend hommage à la musique et à la danse. Sur la façade, la loggia est surmontée de bustes dorés réalisés par Louis-Félix Chabaud  (1824-1902) représentant les compositeurs et librettistes Auber, Meyerbeer, Mozart, Beethoven, Spontini, Rossini, Quinault et Halévy. Ailleurs sur la façade, d’autres compositeurs sont représentés sous la forme de bustes ou de médaillons : parmi eux, quelques compositeurs baroques sont mis à l’honneur, comme Bach, Pergolèse ou Monteverdi. Et à l’intérieur, d’imposantes statues de Lulli, Rameau, Glück et Haendel viennent compléter cet hommage aux grands noms de la musique baroque en Europe. Mais les sculptures qui accrochent le plus le regard sont les quatre groupes allégoriques qui encadrent l’entrée et font référence à la destination de l’édifice : l’Harmonie (par François Jouffroy), la Musique instrumentale (par Eugène Guillaume), la Danse (par Jean-Baptiste Carpeaux) et le Drame lyrique (par Jean-Joseph Perraud). Le groupe de Carpeaux, dont les personnages dénudés et en mouvement sont traités de manière très réaliste, se distingue des autres œuvres. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui que cette sculpture fut à l’origine d’un véritable scandale au moment de son installation, à tel point que des puritains jetèrent dessus une bouteille d’encre avant qu’elle ne soit enlevée[iii].

© Muse Baroque, 2012

Dédié aux nouvelles créations, l’Opéra de Paris a longtemps été fermé aux productions baroques. Mais le palais qui dans son architecture rendait hommage au style de l’époque de Louis XIV en particulier dans son Grand foyer, s’est progressivement ouvert à la musique baroque dans les années 1970, en privilégiant des compositeurs français, comme est venu le rappeler le programme diffusé par l’auditorium du musée du Louvre en avril 2012. Chaque année, le lieu accueille une grosse production baroque : il s’agit cette année d’Hippolyte & Aricie de Haendel, dirigé par Emmanuelle Haïm.

Marion Doublet

[i] L’opéra dessiné par Charles Garnier, commencé en 1863, fut partiellement inauguré en 1867, mais véritablement achevé sous la Troisième République, en 1875.

[ii] Une maquette de la coupole, sur le thème des muses et des heures du jour et de la nuit, est visible au Musée d’Orsay, la peinture originale ayant été recouverte par celle de Chagall en 1964.

[iii] Une autre version de la Danse fut commandée au sculpteur Guméry. La statue actuellement présentée est une copie de Carpeaux par le sculpteur Paul Belmondo. L’original est visible au Musée d’Orsay.

 

Site officiel de l’Opéra de Paris : www.operadeparis.fr
L’Opéra de Charles Garnier sur l’Histoire par l’image :  www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=29