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Orfeo incontestablement humain …

Publié dans : Concerts - Critiques
26 janvier, 2014

Monteverdi, L’Orfeo

Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset,
Mise en scène Claus Guth

Gyula Orendt (Orfeo) © Opéra national de Lorraine

Gyula Orendt (Orfeo) © Opéra national de Lorraine

 

Claudio MONTEVERDI (1567-1643)
L’Orfeo
Fable en musique en cinq actes et un prologue
Livret d’Alessandro Striggio, crée le 24 février 1607 au palais ducal de Mantoue

Distribution

Gyula Orendt (Orfeo),
Emöke Baràth (Euridice),
Carol Garcia (la Musique, la Messagère, l’Espérance)
Gianluca Buratto (Charon, Pluton)
Elena Galitskaya (Proserpine, une Nymphe)
Damian Thantrey (Apollon)
Reinoud Van Mechelen, Alexander Sprague, Nicholas Spanos, Daniel Grice (les Nymphes, les Bergers et les Esprits)

 

Les Talens lyriques
Direction musicale : Christophe ROUSSET
Chœur de l’Opéra national de Lorraine
Chef de chœur : Merion Powell
Mise en scène : Claus Guth
Décors : Christian Schmidt
Costumes : Linda Redlin
Lumières : Olaf Winter
Vidéo : Arian Andiel
Dramaturgie : Konrad Kuhn
Assistante Mise en scène : Christiane Lutz
Assistant Vidéo : Paulus Jakob 

Co-production Opéra national de Lorraine et Theater an der Wien

Représentation du dimanche 12 janvier 2013 à l’Opéra national de Lorraine (Nancy)

L’Orfeo de Monterverdi marque un tournant dans l’histoire de la musique, conçu à une période charnière qui symbolisera la frontière entre le style de la fin de Renaissance et celui du début du Baroque avec la naissance de l’opéra. Même si le sujet du mythe Orphée et Eurydice a été à maintes reprises traité et mis en musique par les Florentins, ce nouvel Orfeo sera incroyablement accompli et orignal de par sa forme et sa cohérence. L’œuvre vit le jour le 22 février 1607 lors de l’ouverture des festivités du Carnaval à l’Académie des Invaghiti, lors d’une représentation « privée » puis dans une « petite salle » du Palais ducal le 24 février et enfin le 1er mars devant la ville comme la Cour devant son succès. Malgré sa grande qualité musicale (palette des voix, instruments baroques, expression des sentiments), ou sa fastueuse impression dès 1609 sous le contrôle du compositeur lui-même, l’œuvre va disparaître « aux enfers » et ne sera redécouverte qu’en 1904 par Vincent d’Indy qui en proposera une version abrégée à la Schola Cantorum. Il faut donc attendre 1930 que Gian Francesco Malipiero publie une édition fidèle à celle de Monteverdi avant que le regain baroque ne lui rende ses lettres de noblesse et ne le transforme en « tube» incontournable.

En coproduction avec le Theater an der Wien, l’Opéra national de Lorraine reprend la recette qui avait fait l’intérêt  de sa production du Messie d’Haendel. C’est donc dans une mise en scène contemporaine de Claus Guth – directeur allemand de théâtre – qu’est présenté l’Orfeo en ce début d’année. L’expression des joies et des peines que renferme la vie, est criante de vérité, d’authenticité. Guth humanise Orfeo en lui conférant un rôle expressif face à la perte brutale et surtout inattendue d’un être cher, en l’occurrence sa femme Eurydice. Pour cela, Christian Schmidt offre un décor soigné et sobre : l’intérieur d’une     maison bourgeoise doté d’une bibliothèque, un imposant escalier –  symbolisant  « l’ascenseur » entre les Cieux et les Enfers – ouvrant sur une immense mezzanine,   avec de confortables canapés, un éclairage assuré par des lampadaires gardant des zones d’obscurité sur scène, selon les nuances du chiaroscuro, si chères à beaucoup d’artistes baroques.

Sans revenir sur la structure classique en un prologue et cinq actes, déroulons en même temps que le drame les mérites ou réserves de cet après-midi : la tonitruante Toccata en ré majeur ouvre l’opéra. Christophe Rousset impose sa conduite avec maîtrise et emmène les musiciens  des Talens lyriques dans le spectaculaire. La qualité de l’instrumentation se fait sentir dès les premières notes lancées par les cuivres (trompettes, trombones) soutenues rythmiquement par un  tambour, puis l’ensemble des autres instruments (cordes : violons, altos, harpe, théorbes, guitares, basse de viole, lirone, violoncelle, contrebasse, clavecin et orgue + régale et vents : flûtes à bec, cornets) qui vient renforcer l’opulente « fanfare » d’ouverture. Une basse continue opulente et soutenue permettra par sa ductilité et sa précision d’accompagner Orphée dans son périple tout en l’humanisant.

Côté distribution, La Musica interprétée par Carol Garcia explique le pouvoir de la musique. L’artiste tiendra également le rôle de la Messagère et l’Espérance et dénote une voix ample et colorée. On admire le soin apporté à la prosodie avec les voyelles bien structurées par les consonnes, de même qu’une belle gestion du souffle. Lors du mariage d’Orfeo et Eurydice, un temple grec est édifié par le chœur et figurants en un retour vers le passé voulu par le metteur en scène, alors que les toges portées par La Musica, les bergers et nymphes rappellent l’Antiquité. Le chœur de l’Opéra national de Lorraine dégage une admirable homogénéité lors de ces jeux et a montré une belle couleur et souplesse tout au long de la représentation.

Gyula Orendt, tenant du rôle titre Orfeo, pose sa voix sur une solide maîtrise de l’outil vocal et met en surbrillance ses talents d’acteur dramaturge (lors de sa propre mort, il rampe à plat ventre tête en bas dans l’escalier – descente aux Enfers – sans  faire vaciller son chant.). En Eurydice, Emöke Baràth tient son rôle avec grâce : la déclamation n’est pas exagérée, le timbre ample. Autour d’eux gravitent les bergers interprétés respectivement par Reinoud Van Mechelen, Alexander Sprague, Nicholas Spanos et Daniel Grice, qui disposent chacun d’une bonne projection, d’une assurance scénique notamment lorsqu’ils déambulent sur la scène (en toge). Une note d’humour voulue par le metteur en scène s’affiche lors de la cérémonie nuptiale par une banderole  « Just Married » sans oublier les boîtes de conserve… Mais voilà bien cruel destin que de mourir peu de temps après ses noces, et la notion du bonheur si fragile se fait sentir grâce à la sensibilité d’acteur de Gyula Orendt notamment dans de superbes récitatif et aria “Tu se’ morta, mia vita, ed io respiro ».

Pour les Enfers, le Charon de Gianluca Buratto met en garde Orphée “O tu ch’innanzi morte a queste rive” et impressionne par l’étendue de son étendue vocale de voix de basse. Elena Galitskaya (Proserpine, reine des Enfers) impose sa royauté avec son beau et riche timbre de soprano lui permettant ainsi de combler les oreilles des auditeurs. Toutefois, le seul bémol à apporter dans l’homogénéité de la distribution, est la prestation de Damian Thantrey qui a semblé souffrir d’un manque de projection, et vient donc se butter dans le masque de l’orchestre, ce qui est un comble pour le final apollinien.

Et alors que le héros perd son Amour mais conserve la vie, on salue Christophe Rousset et son ensemble Les Talens lyriques qui ont entraîné l’auditoire à vivre ce drame avec une humanité à fleur de peau.       

Jean-Stéphane Sourd-Durand                                                       

Site officiel de l’Opéra national de Lorraine