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Orfeo ou la régénération

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2009

Claudio MONTEVERDI (1567-1643)

L’Orfeo


Favola in musica (Mantua 1607)

orfeo_christie_dvdOrfeo – Dietrich Henschel
Musica, Euridice, Proserpina – Maria Grazia Schiavo
Messaggiera, Speranza – Sonia Prina
Caronte – Luigi De Donato
Plutone – Antonio Abete
Apollo – Agustín Prunell-Friend
Ninfa – Hanna Bayodi-Hirt
I Pastore – Xavier Sabata
II Pastore, I Spirto infernale – Cyril Auvity
III Pastore, II Spirto infernale – Juan Sancho
IV Pastore, III Spirto infernale – Jonathan Sells
Eco – Ludovic Provost  

Les Arts Florissants et Les Sacqueboutiers de Toulouse,
Direction William Christie
Mise en scène, décors, costumes – Pier-Luigi Pizzi
Lumières – Sergio Rossi
Chorégraphie – Gheorghe Iancu
Réalisation – Matteo Ricchetti 

1 DVD, 113 min, Dynamic, 2009. Captation au Teatro Real de Madrid, en mai 2008.

Inscrit à l’origine de la musique occidentale, le symbolisme de la gamme est la base de toute représentation musicale. L’Orfeo de Monteverdi, alpha de la musique représentative moderne, jongle avec les symboles qui ont été expliqués par Chailley et Viret dans leur thèse. La gamme musicale telle que nous la connaissons est inspirée par un hymne latin carolingien de Paul Warnefriend pour Saint Jean-Baptiste, “Ut Quaent Laxis”. Dans son sein se développe la notion la plus importante de la philosophie et de la musique, la “Resolutio”. Ce concept est présent dans l’alchimie, étant la “décomposition du tout”, étape essentielle de l’Œuvre. En résumant, la “Resolutio” symbolise le “vita mutandur non tollitur”, c’est à dire, le mystère de la régénération de la nature et de la vie.  Ces notions abstraites et fondamentales se retrouvent comme bien de symboles dans l’Orfeo. Le mythe du musicien thrace est repris avec fascination, tel un rite de passage. Le mythe d’Orphée représente la vie dans tous ses paradoxes.  Monteverdi sait parfaitement bien nous montrer dans le reflet splendide de la musique, notre humaine fragilité. Orphée perd son Eurydice par impatience et par orgueil, il est immortalisé après son passage par les Enfers. La mort symbolique est le premier échelon vers la sagesse absolue. Le sacrifice a toujours une part de dépassement de soi.

Le profane qui se heurte pour la première fois à l’Orfeo de Monteverdi dans son intégralité a le sentiment de participer à une cérémonie. Des l’apparition de la Musica, les allusions aux mystères de la création apparaissent. L’Orfeo n’est pas simplement une fable, un spectacle divertissant et léger, mais une œuvre qui « colle » au spectateur, à la perception très intime. Le spectacle donné en mai 2008 par Pier Luigi Pizzi au Teatro Real de Madrid, semble tenir compte de cette vision. Nous connaissons les productions souvent fastueuses du metteur en scène italien. Cependant, si nos yeux voient, amusés, les musiciens et notamment William Christie affublés de fraises et de cols XVIIème, la mise en scène va beaucoup plus loin que la boutade. La fable d’Orfeo commence dans la cour schématisée d’un palazzo italien – pourquoi pas Mantoue – dans une Renaissance heureuse. Puis les Enfers seront représentés dans un dépouillement spectral, inquiétant et mystique. La barque de Charon contient des âmes transies par le dernier soupir, et flotte dans une mer noire de damnés. Enfin, le dernier acte revient dans le décor Renaissance, évidé de sa joie et dans une lumière hivernale Orphée rejoint son père Apollon dans l’empyrée. Cette excellente mise en scène mélange des costumes inspirés du Titien, de Véronèse ou Ghirlandaio avec d’élégantes tenues contemporaines. Dans une lecture esthétique très raffinée, Pier Luigi Pizzi humanise dans le malheur Orphée, le rend proche par le costume, et l’éloigne de son cadre mythique : Orfeo c’est nous.

Il est tout de même dommage que les danses aient été aussi négligées. Contrairement à l’admirable mise en scène de Gilbert Deflo au Teatro del Liceu de Barcelone (DVD Opus Arte, captation 2002) où les danses faisaient partie intégrante de l’œuvre, nous assistons ici à un manque de drame et de coordination de la part de Gheorghe Iancu qui privilégie une spontanéité brouillonne.

Côté voix, alors que la mise en scène et les costumes nous ont bouleversé, on ne peut malheureusement en dire la même chose de l’Orfeo décevant de Dietrich Henschel. S’il est vrai qu’il campe physiquement un Orfeo chevaleresque, à l’allure plus proche de Don Quichotte que du tendre fils d’Apollon, la voix s’avère tendue et nasale. En outre, l’attention à la prosodie est insuffisante, ce qui est fatal au recitar cantando de Monteverdi. Le “Vi ricorda boschi ombrosi” en devient plus bouffon que joyeux. Par ailleurs, Henschel rend le personnage grimaçant, l’émotion devient gesticulation excessive, la douleur dans les Lamenti au contraire froide et hiératique, avec une supplication à Charon dénuée de toute passion (le fameux « Possente Spirito ») quand Furio Zanasi nous émouvait jusqu’au larmes chez Savall. Il est fort dommage que le personnage principal devienne si terne, malgré les pages remarquables de Monteverdi.

A l’inverse, Maria Grazia Schiavo est idéale dans les trois rôles de Musica, Euridice et Proserpina, maniant avec élégance la gestuelle et rendant parfaitement intelligible la poésie par une prononciation et un talent déclamatoire sans conteste. Elle incarne avec cérémonie, théâtre et finesse la Musica, et explire avec grâce la gamme des émotions : son Euridice est à la fois tendre et funeste dans la scène infernale, sa Proserpine royale et touchante.

Saluons également les prestations des rôles courts mais essentiels. Le Charon de Luigi De Donato est spectaculaire de drame et de tonalité, ses graves veloutés et comminatoires. Il campe son personnage avec la grandeur mythologique et la puissance terrifiante du passeur fantomatique. Saluons de même l’intervention de Sonia Prina qui développe ses aptitudes techniques et notamment ses aigus dans la dramatique Messaggiera et la hiératique Speranza. Antonio Abete nous offre aussi une restitution sans faute d’un Pluton profond et compréhensif. On remarquera au passage parmi les choristes le trio Juan Sancho, Cyril Auvity et Jonathan Sells, aux très belles voix, qui fait montre d’un jeu présent et actif et de magnifiques couleurs dans les scènes pastorales et infernales. Pour Juan Sancho et Jonathan Sells qui sont issus du Jardin des Voix, voilà un pari  totalement réussi et nous attendons avec impatience leurs futures prestations.

Par ailleurs, le chœur des Arts Florissants, malgré quelques petits accrocs prosodiques, nous restitue merveilleusement la grandeur de la musique montéverdienne, fascinant par son intensité dramatique et sa superbe maîtrise technique doublée de variations imaginatives.

Coté fosse, L’orchestre des Arts Flo, assistés brillamment par Les Sacqueboutiers [de Toulouse] est fidèle à sa merveilleuse réputation, nous entraînant  dans les passages pastoraux par ses tempi et son inventivité. Dans les scènes infernales nous sommes transportés dans les plus noirs cauchemars de l’inexistence et de la fantasmagorie, qui atteint son point culminant dans l’épuration presque antique des soli de violon et du duo de harpe et théorbe dans la supplique d’Orfeo face à Charon. William Christie – malgré la fraise madrilène dont on l’a affublé – dirige avec cohérence au clavecin, sans se rendre omniprésent, donnant une force et des couleurs inégalées au récit qu’il déroule avec avidité.

En dépit de l’interprétation décevante de Dietrich Henschel, la cohérence des interprètes et le respect absolu du drame auquel sont ajoutées des couleurs et des variations – ingrédients pour que le langage symbolique de l’Orfeo déploie ses beautés et ses mystères sauront retenir l’attention des amateurs de Monteverdi, rangeant cette captation à la caméra parfois scolaire juste en-dessous de celles de Savall (Opus Arte) ou René Jacobs (Harmonia Mundi). Grâce à Pier Luigi Pizzi, William Christie et son équipe, Orfeo a finalement vaincu l’enfer, il s’élève dans les hauteurs de l’immortalité musicale, son initiation est réussie, sa pierre est dégrossie.

Pedro-Octavio Diaz

© Dynamic 

Technique : son aux contours parfois imprécis, caméra trop peu inventive, variant insuffisamment les angles, et aux cadrages quelquefois maladroits.

Lire aussi :
DVD : Claudio Monteverdi, Orfeo, La Capella Real de Catalunya, Le Concert des Nations, dir. Jordi Savall (Opus Arte, 2002)