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L’orgue : le roi des instruments ?

13 mars, 2010

L’orgue : le roi des instruments ?

 

Orgue baroque de la Cathédrale d'Albi © Muse Baroque, 2009

Orgue baroque de la Cathédrale d’Albi © Muse Baroque, 2009

Cette brève synthèse, d’une extrême clarté, permettra aux lecteurs de se familiariser avec la facture – ô combien complexe – de l’orgue. Elle est extraite du « Lexique musical raisonné » de L’Histoire de la Musique Occidentale sous la direction de Jean et Brigitte Massin (Fayard, 2007)

C’est, dit-on, le roi des instruments : c’est en tout cas le plus polyvalent, et la somme de tout ce que l’on peut faire avec les instruments à vent. C’est, en outre, le résultat de tout ce que la science empirique et l’ingéniosité artisanale ont pu ensemble combiner de plus raffiné : on est stupéfait de constater qu’à al fin du Moyen Age – alors que la « mécanique » n’existe pas, que la science acoustique n’est pas née, que la charrue est encore primitive, que le papier n’existe pas encore, que l’imprimerie n’a pas été imaginée, et que tous les autres instruments de musique sont dans l’enfance – l’orgue possède déjà toutes ses caractéristiques, et d’une telle complexité !

Description

Les Principaux organes

  • La soufflerie : les poumons
  • Les tuyaux. Ne nous fions pas à ce que l’on voit : un grand orgue possède derrière sa façade, la « montre », des milliers de tuyaux, de 10,40 m de haut (32 pieds) à 1 cm (3/8 de pouce). Les tuyaux sont groupés par familles donnant toutes l’étendue chromatique, appelées « registres » ou « jeux ».
  • Les sommiers : intermédiaires entre soufflerie et tuyaux, ils reçoivent le « vent », le distribuent dans des canalisations (les gravures), percées de trous qui reçoivent chacun le pied d’un tuyau. Ces trous sont fermés par des soupapes, tant qu’on n’appuie par sur une touche.
  • La console, supportant les claviers (de 1 à 5, habituellement 2 ou 3) plus un pédalier.
  • La traction (transmission), complexe dispositif mécanique partant de la console et mettant en action trois séries de mécanismes :
    • commandes des registres : en tirant un « registre », l’organiste fait passer le « vent » dans la gravure correspondant à tous les tuyaux d’une même famille ;
    • commandes reliant la touche du clavier à l’ouverture des soupapes : lorsqu’un « registre » est tiré et que donc l’air arriver à la gravure correspondant à une famille de tuyaux, en appuyant sur la touche on fait «sonner » le tuyau correspondant à la note choisie, tous les autres tuyaux restent silencieux.
    • les accouplements des claviers entre eux.

Cette traction, faite jusqu’au XXème siècle d’un prodigieux assemblage de réglettes de bois léger et de fils de métal, n’est pas la partie la moins complexe de cette usine à sons qu’est l’orgue… Elle se fait aujourd’hui par transmission électrique, ce qui permet en particulier à l’organiste de se tenir à une certaine distance des tuyaux : mais la traction électrique n’a pas, au dire de certains, toutes les qualités de la traction mécanique.
 

Les Différents Jeux

On retrouve sur l’orgue les principales caractéristiques des instruments à vent dans la production du son ; les jeux se distinguent en effet selon :

  • Le mode de production du son : tuyaux à anche (cf. clarinette), tuyaux à bouche (cf. flûte à bec)
  • La forme des tuyaux : cylindriques (larges ou étroits), coniques.

Les tuyaux sont généralement en métal (étain et plomb), parfois en bois.
L’orgue étant un domaine fort conservateur, on continue à mesurer les tuyaux en pieds et en pouces, et à dénommer un jeu selon la longueur de son plus long tuyau : jeu de 32 pieds (10,40 m), jeu de 16 pieds, de 8 pieds, de 4 pieds. Un je de 8’ sonne selon la note écrite ; un jeu de 4’, à l’octave au-dessus ; un jeu de 16’ à l’octave au-dessous : en tirant 16’+8’+4’, on fait sonner trois octaves simultanément sur la même touche.
 
Les jeux se répartissent en trois grandes classes, aux caractéristiques bien tranchées :

  • Les jeux de fonds – tuyaux à bouche de différentes séries de tailles, dont les timbre sont différenciés par la largeur ou l’étroitesse des tuyaux, l’ouverture ou la fermeture de son extrémité, divers artifices (pavillons, cheminées…). Principaux jeux de fonds :Les jeux de mutation ou mixtures
    • montre (grands tuyaux de façade)
    • flûtes (tuyaux larges, son doux et rond)
    • gambes (tuyaux étroits, son plus mordant)
    • bourdons (tuyaux fermés, son doux et voilé)

Plusieurs tuyaux son associés pour une même note, donnant la note frappée accompagnée de ses harmoniques, ce qui donne une sonorité plus riche.

    • plein-jeu (3 à 5 rangs de tuyaux par note, ajoutés à des fonds pour donner une sonorité riche, puissante, éclatante)
    • cymbale : petit plein-jeu
    • cornet : jeu soliste de 5 à 10 rangs de tuyaux par note, à la sonorité douce et fruité
  • Les jeux d’anches, où une languette de métal vient vibrer contre un bec à l’intérieur du pied du tuyau. Jeux corsés, hauts en couleur, s’employant en solo ou comme base d’un grand tutti :
    • trompette
    • cromorne
    • musette

L’art de l’organiste consiste d’abord à doser dans la registration l’alliance ou l’opposition des jeux en fonction de l’œuvre à interpréter.

Etapes de l’histoire de l’orgue

La flûte de Pan (syrinx) des Grecs ou d’Amérique du sud indique que l’on a pensé de toute antiquité à l’alignement des tuyaux permettant d’émettre successivement différents sons. Mais l’orgue à bouche des montagnes du Cambodge et du Laos (calebasse munie de plusieurs tuyaux) les fait fonctionner simultanément. Par l’intermédiaire de la Chine, est-il à l’origine de l’orgue occidental ? L’orgue est le plus ancien instrument mentionné dans la Bible. Le premier instrument connu vient d’Egypte et date du troisième siècle av. J.C. Sa soufflerie était hydraulique. Byzance et l’Orient méditerranéen pratiquèrent longtemps seuls l’orgue, inconnu en Occident. Un instrument fut offert à Pepin le Bref par l’empereur Constantin V au VIIIème siècle ; Charlemagne en fit construire un, qui pourrait être le premier orgue occidental.

Au Moyen Age, on utilise de petits orgues positifs ou portatifs. L’évolution se fait dans le sens de l’enrichissement de la sonorité, en faisant chanter plusieurs rangs de tuyaux simultanément pour chaque note : apparition de plein-jeu. Avec l’ampleur des cathédrales, élargissement de l’instrument : 32 pieds dès le XIVème siècle.

A la Renaissance, évolution inverse : recherche du jeu de détail ; invention du sommier à registres permettant d’isoler tel ou tel jeu ; invention des jeux bouchés, développement des anches.

XVIIème siècle : premier grand siècle de l’orgue, qui parvient à son équilibre. Perfectionnement des pleins jeux, affinement des mixtures solistes (cornet). Différentes tendances se font jour : en France, un orgue riche en couleurs, opposant des jeux solistes très fins à de grands pleins jeux brillants (apogée vers 1670-100) ; en Allemagne, un instrument moins coloré, plus homogène, plus apte à la polyphonie et développant le pédalier ; l’Italie reste plus timide, avec l’orgue « ripieno », à un ou deux claviers sans pédalier indépendant ; l’Espagne aime les anches éclatantes, et l’Angleterre suit la France.

Le XVIIIème siècle perfectionne l’orgue classique sans innover.  Au XIXème siècle, l’avènement du romantisme opère une transformation profonde. Aux registres clairs et bien timbrés, on préfère une conception « orchestrale » et plus fondue, et, dans certains cas, le « colossal ». C’est l’époque du grand facteur Cavaillé-Coll (Notre-Dame de Paris, Saint-Sulpice, Sheffield, Amsterdam), mais aussi, ce qui est moins heureux, de la remise « au goût du jour » d’orgues classiques qui sont alors parfois défigurés.

Le XXème siècle voit de nombreux perfectionnements techniques (transmission électro-pneumatique) une tendance néo-classique très nette et la remise en état des orgues anciens sans transformation.
En conclusion, il faut toujours avoir à l’esprit que chaque orgues est une conception particulière, artisanale, et qu’il n’est pas deux instruments exactement semblables, même s’ils ont été conçus par le même facteur : ils sont fonction de l’ampleur de l’édifice, de certaines techniques, particulières, du nombre de jeux, de leur équilibre. Ainsi un organiste doit sans cesse s’adapter à l’instrument qu’il « touche », même pour l’exécution de la même œuvre.