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Où Kirsten Flagstad sauve un enregistrement d’un naufrage certain…

Muse2
31 décembre, 2008

Christoph Willibald von GLUCK (1714-1787)

Alceste

Opéra en trois actes (1767), livret de Calzabigi d’après Euripide.

gluck_alceste_jonesKirsten Flagstad (Alceste), Raoul Jobin (Admète), Alexander Young (Evander), Marion Lowe (Ismène), Thomas Hemsley (Grand prêtre/ Apollon/ Thanatos), Joan Clark (Eumèle), Rosemary Thayer (Aspasie), James Atkins (Hérault/ Oracle)

Choeur et Orchestre Geraint Jones
Direction Geraint Jones

172′, 3 CDs, Profil, enr. BBC, 1956.

En pleine époque baroque, le chevalier Glück accomplit la révolution musicale qui allait signer l’acte de mort de l’opéra traditionnel, bâti sur des arias da capo entrecoupées de récitatifs soutenus au clavecin, pour y substituer un continuo orchestral où alternent des airs solo et des ensembles. Dans une préface demeurée célèbre à son Alceste, il s’en explique par sa volonté de faire prévaloir l’intensité dramatique et de dépouiller la musique lyrique de son temps d’ornements vocaux considérés par lui comme inutiles, voire nuisibles à la bonne compréhension de l’oeuvre.

Alceste fût créée à Vienne le 26 décembre 1767 en langue italienne. En 1776, Glück en donna à Paris une version révisée musicalement, sur un livret français de Lebland du Roullet. On sait qu’à Paris faisait rage le combat entre les partisans de Piccini, défenseur de la tradition de l’opéra à l’italienne, et ceux de Glück, artisan d’une modernité pré-romantique. Il existe également une traduction en italien de la version de Paris, qui témoigne du caractère original de l’adaptation de la musique de Glück à la prosodie française.

Le livret est tout entier construit autour d’une parabole dramatique simple : épouse et mère de deux jeunes enfants, Alceste est prête à se sacrifier pour sauver la vie de son époux. Au premier acte, le peuple déplore la perte prochaine du roi Admète, atteint d’une maladie incurable. La reine Alceste apparaît avec ses deux enfants et propose un sacrifice aux dieux. Le grand Prêtre invoque la protection des dieux pour son roi, mais l’oracle indique qu’Admète est perdu, sauf si un ami accepte de se sacrifier à sa place. Après le départ du peuple horrifié par la prédiction, Alceste décide de se sacrifier pour son époux. C’est là que se place « Divinités du Styx », l’air le plus fameux de la partition.

Au début du second acte, Evander dirige les réjouissances du peuple pour la guérison subite du roi. Il dévoile à Admète la condition mise par l’Oracle à sa guérison, sans lui révèler le nom de la victime. Le roi refuse le principe d’un tel sacrifice. La reine ne peut toutefois dissimuler son trouble. Après que son époux ait tenté de la consoler, elle lui avoue son voeu de sacrifice. Admète lui exprime alors qu’il ne pourra vivre sans elle.

Au troisième acte, le peuple pleure la mort des deux souverains. Aux Enfers, Thanatos demande au couple qu’Alceste désigne celui d’entre eux qui doit se rendre à la Mort. Apollon, deux ex machina, apparaît et annonce que le couple royal, symbole vivant de l’amour conjugal, régnera à nouveau sur son peuple (dans la version de Paris s’ajoute dans cet acte une apparition d’Hercule : le héros, ayant achevé ses travaux, est informé par Evander du sort du couple royal. Il se précipite à son tour aux Enfers, et combat Thanatos aux côtés d’Admète. En remerciement, Apollon l’appelle à l’Oympe parmi les dieux).

La firme Profil a choisi de nous mettre à disposition dans une version remasterisée l’enregistrement effectué par Decca en 1956. Celui-ci faisait suite à une diffusion par la BBC de l’oeuvre de Glück dans la version originale de Vienne, jusque là oubliée au profit de la version française et de sa traduction italienne. La numérisation est de qualité correcte, elle se traduit toutefois par une sonorité probablement plus mate que celle du microsillon. Le son manque également de dynamisme. Un livret en allemand et en anglais accompagne le coffret, avec la liste des principaux airs et ensembles (mais pas la numérotation des plages !).

Dès l’ouverture, l’orchestre de Geraint Jones donne le ton, et pas le bon. Au mieux, on est dans un opéra baroque revu à la sauce romatique. Au pire, la direction est sirupeuse, elle manque totalement d’incisivité et de relief, transformant la délicate musique de Glück en un fatras illisible et répétitif. Ce sentiment culmine dans la deuxième partie de l’acte II : l’orchestre annone une musique qu’il ne comprend visiblement pas, et semble avoir communiqué son apathie à des chanteurs eux aussi peu familiers de la prosodie baroque, le tout provoquant irrésistiblement l’impatience légitime du mélomane…Les choeurs sont malheureusement de la même veine, passables dans un opéra de jeunesse de Verdi, mais manifestement déplacés dans le répertoire.

Les rôles secondaires sont mal distribués. Marion Lowe (Ismène) possède des aigus assez acides (« Parto ma senti »), elle manque de style et sa diction italienne est mal assurée. James Atkins en Oracle a un timbre beucoup trop léger pour le rôle, sa voix manque également d’assurance (« Il Re morra »). Thomas Hemsley (le Grand Prêtre) fait montre d’un timbre hésitant, qui n’est évidemment pas aidé par l’orchestre. Il va chercher les graves au fond de sa poitrine, ce qui le rend presque pleurnichard (« A te nume del giorno »). Les apparitions de Joan Clark (Eumèle) et de Rosemary Thayer (Aspasie) sont trop brèves, ou mêlées à d’autres voix, pour que l’on puisse vraiment juger de leur chant.

Raoul Jobin interprète le rôle d’Admète avec conviction. Son timbre agréable est malheureusement un peu fatigué, ce qui se révèle à travers des projections difficiles. Il n’est visiblement pas très à l’aise (à cause de l’orchestre ? de la version italienne moins familière au ténor français ?), mais il parvient toutefois à nous gratifier d’un beau duo avec Evander au début du deuxième acte.

En revanche, Alexander Young en Evander est l’un des deux interprètes qui justifie la réédition de l’enregistrement. Sa voix émouvante au timbre légèrement cuivré réjouit l’oreille, son style s’accorde bien à la prosodie baroque. On se prend à regretter ses apparitions trop courtes.

Mais c’est évidemment par la voix de Kirsten Flagstad que vaut cette version. Elle transcende véritablement l’oeuvre d’un bout à l’autre, avec son timbre caractéristique à chacune de ses interventions. Certes, elle n’était déjà plus au sommet de son art, et son interprétation du style baroque est éloignée des canons actuels… Mais son timbre reste d’une clarté admirable, son chant est fluide, ses projections généreuses et enchanteresses. Elle traduit aussi bien l’émotion délicate (« Ove sono ») que la détermination farouche (« Ombre, larve, compagne di morte », version originale de « Divinités du Styx », qui mérite d’être découverte pour mesurer le chemin parcouru par le compositeur dans la version de Paris). Au second acte, son « Non vi turbate, no, pietosi Dei » constitue un moment magique, plein de majesté malgré quelques faiblesses de style. A la fin de l’acte, malgré un orchestre à bout de souffle qui s’étire en langueurs insupportables, elle parvient à dompter l’apathie ambiante pour donner une sonorité lumineuse à son « Ah per questo ».

Malgré les trop nombreuses faiblesses de la distribution et la direction insipide de Jones, cette version constitue un témoignage historique inoubliable, grâce à l’interpétation toute personnelle mais ô combien grandiose de Flagstad et la belle prestation d’Alexander Young. Pour amateurs avertis, qui veulent savoir comment on interprétait le baroque avant le travail musicologique accompli dans les années 1980 pour le faire renaître de l’oubli où il était injustement tombé.

Bruno Maury

Technique : la numérisation est correcte, avec toutefois une sonorité probablement plus mate que celle du microsillon d’origine.