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« Quand tous voient le Créateur expirer, Que feras-tu pour ta part ? » (Bach, Passion selon Saint Jean – Itay Jedlin – Ambronay, 19/09/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
25 septembre, 2014

Johann Sebastian Bach (1685-1750)

Passio secundum Johannem

Le Concert Étranger, dir. Itay Jedlin

Festival d’Ambronay 2014

 

© CCR-Ambronay, Bertrand Pichène

© CCR-Ambronay, Bertrand Pichène

Passion selon Saint Jean, BWV 245 (Leipzig, 1724)

Vincent LIÈVRE-PICARD (ténor) : l’évangéliste
Tomáš KRÁL (basse) : Jésus 
Nicolas BROOYMANS (basse) : Pilate
MaÏlys DE VILLOUTREYS, Chantal SANTON JEFFERY (sopranos), Leandro MARZIOTTE, Lucile RICHARDOT (altos), Stephen COLLARDELLE, David MUNDERLOH (ténors) 

Olivier BRIAND, Myriam MAHANE, Bérangère MAILLARD, Florence STROESSER (violons), Josèphe COTTET (alto), Steinunn STEFÁNSDÓTTIR (basse de violon), Mathurin MATHAREL (violoncelle), Andreas LINOS (viole), Rémi CASSAIGNE (théorbe), Morgane EOUZAN, Anne THIVIERGE (traversos), Timothée OUDINOT, Shai KRIBUS (hautbois), Jean-Luc HO (clavecin), Anne-Marie BLONDEL (orgue) 

Itay JEDLIN, direction musicale

Vendredi 19 septembre 2014, Abbatiale d’Ambronay, dans le cadre du festival d’Ambronay

Cet appel lancé par Bach dans l’ultime air de ténor de sa Passion selon St Jean, Itay Jedlin et son Concert étranger le firent résonner d’une manière bouleversante hier, en l’abbaye d’Ambronay. Ayant fait le choix d’un effectif orchestral assez restreint, le chef fit la part belle au texte même, suivant la volonté de Bach, et permit ainsi à cette œuvre magistrale d’atteindre toute sa force expressive.

Qui ne connaît pas encore l’abbaye bénédictine sera charmé par l’humilité de ses proportions et la simplicité de son architecture. Une personnalité tout en contraste avec la renommée du festival et des artistes qu’elle accueille depuis maintenant trente-cinq ans. Une sorte de paradoxe qui, hier, a fait écho de manière troublante à la Passion, conçue elle-même comme un vaste paradoxe musical et poétique où les antithèses se répondent au fil des airs, et qui se veut le reflet du paradoxe suprême, celui de l’identité du Christ. Comme le souligna le musicologue Philippe Charru lors de la « mise en oreille » précédant le concert, le « principe architectural » choisi par Bach renvoie à la manière dont il a lu et reçu le témoignage de l’évangéliste Jean. Bach part donc du texte et s’appuie sur la tradition luthérienne d’intériorisation et du respect de la source (contrairement à ses contemporains qui n’hésitaient pas à réécrire les textes bibliques, en vue de « faire impression » sur l’auditeur), pour révéler la vision très spirituelle, propre à St Jean, de la passion de Jésus. Et partager ainsi sa propre vision, sa propre expérience.

Plus on avance dans le déroulement de la Passion, et plus le rapport au drame devient personnel, intime. Les chœurs se raréfient, et l’on bascule du récit narratif au récit intérieur, dans un prenant cœur à cœur. Moments de contemplation conçus comme une exégèse musicale, qui introduisent des questions, dont celle-ci « Quand tous voient le Créateur expirer, que feras-tu pour ta part ? ». Bach provoque l’interrogation ; par sa musique, « il remet chacun au cœur de lui-même » (P. Charru).

A l’engagement très personnel du compositeur dans l’écriture répondit la forte empreinte humaine des musiciens, investis sans réserve. En dépit de quelques tempi parfois très enlevés (air d’alto « Von den Stricken meiner Sünden »), la générosité des voix fut débordante. La fermeté d’une direction souple et attentive saisit dès le chœur d’ouverture, affirmant l’intériorisation faite par chacun. Evangéliste admirable, Vincent Lièvre-Picard se montra véritablement habité par le récit qu’il fit de la Passion. Loin de s’en tenir à la simple fonction narrative, il sut animer et donner chair au texte pourtant factuel comme s’il s’agissait de son propre vécu. Constant dans sa présence, Vincent Lièvre-Picard donne l’impression de chanter comme l’on respire, avec naturel et une fluidité parfaite qui rendent son propos poignant.

© CCR-Ambronay, Bertrand Pichène

© CCR-Ambronay, Bertrand Pichène

Adéquation également troublante de Tomáš Král (que l’on connaissait déjà grâce au Collegium Vocale 1704) avec la figure de Jésus. Cherchant son interlocuteur du regard, la basse sut trouver un timbre à la fois ferme et caressant, alliant à la franche limpidité du message messianique la profondeur du mystère divin. L’air « Betrachte, meine Seele » (« Mon âme, d’un plaisir anxieux, d’une joie amère et d’un cœur presque serré, considère la souffrance de Jésus comme ton bien le plus haut ») prit une saveur aigre-douce, mêlant le grain serré des violons à la douce réalisation arpégée du théorbe, chacun concourant à l’accomplissement inexorable de l’action. 

Lucile Richardot porta avec une tristesse déchirante le « Es ist vollbracht !». A sa voix puissante répondit la viole expressive d’AndreasLinos, les harmonies cristallines se heurtant à la rugosité des dissonances. Là encore, le fil rouge du paradoxe ressortit avec vivacité.

Des différents chorals émana une étonnante fluidité de prosodie, affranchit de l’enfermement métrique qui les définit habituellement. Les contours du texte n’en ressortirent que plus effilés et saisissants.

« Par la puissance de son écriture, par le choix de ses textes, [Bach] a su déployer un large éventail d’états d’âme tout au long de l’œuvre, nous conviant à une véritable introspection, à l’évaluation de nos actes et de nos pensées d’êtres humains. » (Itay Jedlin). Convaincu de la portée universelle de la musique de Bach, le chef israélien sut lors de ce concert toucher et rallier les cœurs. Cœurs des musiciens en symbiose, engagés dans une confiance réciproque, et cœurs des auditeurs violemment interpellés par la force du texte et de la musique. Musique vivante qui fait appel à toutes les couches de l’être, dans laquelle tout vibre et s’anime. « Regarde comment des fleurs qui t’ouvrent le ciel naissent des épines qui le percent ! » (air de ténor « Erwäge »).

Isaure d’Audeville

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