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« Pentiti, scellerato ! »

Muse4
31 décembre, 2009

Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791)

Don Giovanni

 

mozart_dongiovanni_rohDon Giovanni : Simon Keenlyside
Leporello : Kyle Ketelsen
Commendatore : Eric Halfvarson
Donna Anna : Marina Poplavskaya
Donna Elvira : Joyce DiDonato
Don Ottavio Ramón Vargas
Zerlina : Miah Persson
Masetto : Robert Gleadow 

The Royal Opera Chorus, The Orchestra of the Royal Opera Chorus
Dir. Charles Mackerras 

Mise en scène : Francesca Zambello

Opus Arte, 2 DVD, 202 minutes, 2009.

 

Inégal est le mot qui semble s’imposer après avoir visionné de cette nouvelle production du Don Giovanni. Il y a du bon, de l’excellent même, et il y a du déplaisant. Il y a d’abord et aussi du neutre. C’est dans cette catégorie que l’on est tenté de placer la mise en scène de Francesca Zambello, ni laide ni belle, souvent elliptique (NdLR : nous parlons naturellement de la mise en scène et nous excusons de cette tournure amphibologique douteuse). La direction d’acteurs est souvent intéressante, les chanteurs semblent avoir été réellement impliqués dans ce travail si l’on en juge par l’aisance qu’ils dévoilent dans leurs rôles respectifs : depuis le Don Giovanni félin de Simon Keenlyside à l’Elvira éperdue de Joyce DiDonato, en passant par la coquine Zerlina de Miah Persson, et son attendrissant Masetto, Robert Gleadow. Certes, Kyle Ketelsen a parfois tendance à surjouer son Leporello, mais il reste toujours en deçà de la limite au-delà de laquelle naîtrait l’agacement. En revanche, Ramón Vargas et Marina Poplavskaya demeurent en retrait, s’investissant visiblement peu dans le théâtre de Da Ponte.

Si la mise en scène à proprement parler ne recule pas devant des effets spéciaux faciles et d’un goût parfois discutable (gant de fer géant qui se balance, flammes chalumardes de l’Enfer), l’ensemble reste quelque peu mystérieux voire abscons, et l’on se demande encore ce que font les empreintes de mains sur une partie du mur (mobile) qui occupe la scène, pourquoi les costumes sont si disparates, etc. Au final, il s’agissait sans doute d’une mise en scène intelligente mais peu intelligible, et peut-être eût-il fallu laisser au spectateur des clefs pour la comprendre.

Le nerf de la guerre sera donc la partie proprement musicale, même si les performances d’acteurs ne sont pas à négliger. Au sommet de la distribution, un Don Giovanni attendu : celui de Simon Keenlyside. La voix semble malheureusement souvent fatiguée, perdant de sa noblesse de timbre, mais le phrasé est toujours là, dessinant au détour de chaque phrase d’air ou de récitatif parfois très parlando un personnage mystérieux, un peu sombre, mais surtout prêt à tout pour le plaisir et obsédé par lui, un peu sur le déclin. Loin de la malice classy d’un Peter Mattei, ou de l’onctuosité aristocratique d’un Cesare Siepi, plus proche de l’instinct charnel et carnassier de Ruggiero Raimondi, on a ici affaire à un jouisseur presque animal qui virevolte de tous côtés pour sauver ce qu’il peut de ses meubles amoureux, s’irrite ou s’illumine au gré des péripéties. La performance de Keenlyside conduit à ne pas retenir tel ou tel air, mais un personnage complexe, assez inquiétant, dans une interprétation d’ensemble originale et pleinement convaincante.

Auprès de lui, un Leporello de rêve : Kyle Ketelsen. La voix est timbrée, mais toujours théâtrale, et l’air du catalogue un délice d’équilibre. Kyle Ketelsen sait donner de la sécheresse quand il est en colère contre son maître (« Notte e giorno faticar« , « Don Giovannino moi, va tutto male!« ), de la chaleur quand il s’échauffe auprès de Donna Elvira.

Eric Halfvarson n’est guère un adversaire à la mesure d’un tel Giovanni. Son Commandeur en impose, mais la voix vibre trop, peignant du coup un personnage assez âgé, instable voire faiblard, qui ne parvient pas à effrayer en spectre de marbre dans la mémorable scène finale.

L’on peut critiquer Ramón Vargas en Don Ottavio. Sans doute n’est-il pas l’idéal du rôle. Reste la voix, impériale, claire, puissante, agile, même quand le style est un peu trop lourd (dans les aigus). Certes, le personnage manque du coup d’effacement devant son aimée et de sensibilité. Les airs restent toujours beaux, la ligne est impeccable, sur le souffle. « Il moi tesoro » est délivré avec une tendresse que certains trouveront trop appuyée. Quoiqu’il en soit, ce Don Ottavio, moins effacé et fade qu’à l’ordinaire, a toute sa place dans le drame qui se noue.

La Donna Anna de Marina Poplovskaya est sans doute le point faible du plateau. Le timbre est beau dans l’ensemble, mais l’aigu est strident et la voix trop lourde pour le rôle – c’est une évidence dans « Non mi dir« . Le personnage manque d’engagement, le chant s’en ressent, Marina Poplovskaya semble étrangère au théâtre. Les airs mêmes paraissent longs, et le phrasé est souvent inadapté. Sa Donna Anna ne répond pas en noblesse à l’Ottavio de Ramón Vargas, qui avait au moins le mérite de ne pas ôter cet élément essentiel au personnage.

Le couple Zerlina – Masetto est magnifiquement rendu par Miah Persson et Robert Gleadow. Habituellement, le rôle du cocu Masetto est relativement ingrat, mais Robert Gleadow lui confère quelque chose d’attendrissant, grâce à son timbre sombre et charmeur. Miah Persson connaît les ficelles de son rôle et les exploite à la perfection, avec une voix point trop légère, de jolies couleurs et… un grand sens de la friponnerie !

Aux côtés de Simon Keenlyside et Kyle Ketelsen, c’est bel et bien Joyce DiDonato qui domine le plateau. Une Elvira entière, passionnée, éperdue, drapant son amour malheureux et sincère d’une voix ample doté d’un aigu sonore et clair, faisant preuve d’un phrasé superbe et une présence scénique étonnante. Depuis l’air d’entrée « Ah, che mi dice mai » jusqu’à l’apparition finale (en robe de mariée), chaque moment est dosé, chaque phrase un plaisir. Voilà assurément une Donna Elvira que l’on n’est pas près d’oublier, même après le métal noble de Kiri Te Kanawa.

Sir Charles Mackerras dirige avec subtilité et sens du théâtre l’orchestre de Covent Garden, en mozartien consommé. Les tempi sont bien dosés, contrastés avec vigueur mais sans excès, la pâte orchestrale traditionnelle, sans les effets de timbres exagérés des récentes incursions baroqueuses alla Jacobs. On admire un sens du drame et de la tension couplé à une optique somme toute assez traditionnelle, où l’on retrouve sans peine ses pantoufles dongiovaniennes, tout en faisant ça et là ressortir tel ou tel détail d’orchestration. Toutefois, la prise de son déséquilibrée met parfois trop en avant la fosse qui couvre les chanteurs de manière fort gênante.

Au final, voici une lecture intéressante, cohérente, qui brille par une distribution inégale mais de haut vol, et où la mise en scène finit par se faire oublier. Resteront 2 images : celles d’un séducteur félin et quelque peu las, et la détresse sublime d’une femme désespérée.

 

Scène finale entre le Commandeur et Don Giovanni – D.R.

Loïc Chahine

Technique : captation parfois déséquilibrée en faveur de l’orchestre qui  recouvre les chanteurs et d’une certaine sécheresse. La prise de son est douteuse pour les musiciens sur scène dans le Finale de l’acte I.