Close

Pierre Certon, évidemment.

Muse5
31 décembre, 2011

Pierre CERTON (1510 ?-1572)

Missa Ave Sanctissima Maria

 

certon_vox_cantorisEnsemble Vox Cantoris :
Yann Rolland & Andrés Rojas-Urrego, superius
Jean-Christophe Candau & Christian Reichen, contratenor
Hervé Lamy & Jean-Marc Vié, Tenor
Malcolm Bothwell & Antoine Sicot, bassus 

Direction Jean-Christophe Candau

68’43, Psalmus, 2011.

Pierre Certon, évidemment. « Le » Pierre Certon qui envahit nos discothèques et inonde insolemment les programmes de concerts. Celui dont les oeuvres vocales ont fait s’époumonner toutes les générations de chanteurs depuis le seizième siècle. Pierre Certon l’universel, qui s’est vu souffler l’hymne Européen par la seule grâce du lobby Beethovenien, et celui de la Champion’s League au seul motif qu’Haendel officia, lui, au pays du Football. Qu’il fût né en Autriche, et les attrape-touristes de Salzbourg vendraient aujourd’hui des boules de Certon ! Arrêtons-là l’ironie facile : malgré une oeuvre fournie (chansons, motets, messes…) et l’estime de ses contemporains, Pierre Certon n’est pas le compositeur le plus connu de son temps, loin s’en faut, pour des raisons que l’on se gardera de chercher ici. On a la postérité qu’on mérite, eût peut-être dit Gesualdo, qui savait s’y prendre, lui, pour marquer les esprits à jamais.

C’est donc l’ensemble Vox Cantoris qui nous propose cette version de la Missa Ave Sanctissima Maria. Spécialistes reconnus du répertoire sacré et défricheurs de partitions rares, les huit vocalistes dirigés par Jean-Christophe Candau ont fait le choix de nous présenter cette messe dans son contexte liturgique. Alors jeune chantre à la Sainte-Chapelle, Pierre Certon composa cette œuvre sur mesure pour la célébration de la vierge. Pas question pour lui de bricoler rapidement les passages à une seule voix du « propre » pour les juxtaposer à des Gloria et autres Agnus dei de l’ordinaire. Non, toute l’écriture est ici tendue vers son objet et son exécution. Du soin apporté au plain-chant à la construction des séquences polyphoniques, qui épousent l’action liturgique par leur découpage et leurs pauses (cf le Kyrie mais surtout le Credo, dont la remarquable complexité contrapuntique sont mis en perspective par Jean-Christophe Candau dans le livret accompagnateur), on ressent très fortement le caractère fonctionnel de la musique. Rarement la monodie grégorienne et les architectures complexes issues de l’Ars Nova auront été aussi méticuleusement et miraculeusement enchevêtrées.

L’auditeur du vingt-et-unième siècle y trouvera son compte, selon qu’il aime découvrir une oeuvre en archéologue passionné, la tête à l’époque donnée et les yeux sur le texte latin, ou qu’il préfère laisser son oreille divaguer tranquillement sur les douceurs polyphoniques de la Renaissance. Il notera au fil des canons quelques traits distinctifs, réflexes d’écriture de Certon, telles ces petites montées diatoniques que l’on retrouve aussi régulièrement que les cadences convenues chez Haydn, mais qui ne sauraient ternir notre impression générale : du métier, de la science, une oeuvre très structurée, et quelques instants magnifiques lors de passages à trois ou quatre voix.

Cette Missa Ave Sanctissima Maria d’une grande qualité est enregistrée avec beaucoup de sérieux et une approche musicologique rigoureuse par les chantres modernes de Vox Cantoris. Graves, sobres et rythmiquement impeccables lors des passages monodiques malgré la lenteur de certains tempi, les vocalistes sont proches de la perfection à des moments plus fouillés, notamment ce Credo à épisodes qui apparaît comme un de sommets de la messe. Basses présentes et chaleureuses, voix supérieures aux dessins mélodiques précis, équilibre général jamais démenti : on ne voit pas bien ce que l’on pourrait demander de plus à un ensemble vocal (sauf à espérer du groove et des claquements de doigts, mais à ce moment-là, mesdames et messieurs, il fallait regarder un peu mieux la pochette du disque). Répétons pour finir que ce disque nécessite un certain degré d’investissement de la part de l’auditeur pour être pleinement apprécié. Car si certains s’attendaient à une musique sacrée décorative ou spectaculaire, on se permettra de les renvoyer à la date de création de cette messe qui relève d’une lointaine époque où, pour l’élévation, il n’y avait pas d’ascenseur.

Gilles Grohan

Technique : prise de son équilibrée, avec un peu trop de réverbération.