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Au royaume de Marilyn (Platée – Les Talens Lyriques, Rousset – Strasbourg, 13/06/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
19 juin, 2014

Rameau, Platée

Les Talens Lyriques, Christophe Rousset

 

 

© Alain Kaiser

© Alain Kaiser

Jean-Philippe Rameau (1683 – 1764)
Platée
Ballet bouffon en un prologue et trois actes, sur un livret de Jacques Autreau, révisé par Adrien-Joseph Le Valois d’Orville et Balot de Sovot
Créé le 31 mars 1745 au Grand Manège de Versailles. Version de Paris, 1749.

Distribution

Emiliano Gonzalez Toro (Platée), Ana-Camelia Stefanescu (Thalie, La Folie), Cyril Auvity (Thespis, Mercure), Thomas Dolié (Momus, Cithéron), Andrew Schroeder (Jupiter), Hanne Roos (L’Amour, Clarine), Isabelle Druet (Junon), Frédéric Caton (un Satyre),Tatiana Anlauf (Première Ménade),  Oguljan Karryeva (Deuxième Ménade),

Danseurs : Erika Bouvard, Sandra Ehrensperger, Ninon Fehrenbach, Baptiste Gahon, Marine Garcia, Thomas Hintenberger, Anna Ishii, Vera Kvarcakova, Grégoire Lansier, Yann Lainé, Renjie Ma, Hamilton Nieh, Céline Nunigé, Valeria Quintana Velasquez, Jean-Philippe Rivière, Alain Trividic, Kevin Yee-Chan.

Choeurs de l’Opéra national du Rhin
Direction : Sandrine Abello

Ballet de l’Opéra national du Rhin

Directeur artistique : Ivan Cavallari

Orchestre Les Talens Lyriques

Direction : Christophe Rousset

Mise en scène : Marianne Clément
Décors et costumes : Julia Hansen
Lumières : Reinhard Traub
Chorégraphie : Joshua Monten
Dramaturgie : Clément Hervieu-Léger

Production de l’Opéra national du Rhin
Représentation du 13 juin 2014 à l’Opéra de Strasbourg

Platée occupe une place à part dans la production de Rameau ; il demeure une référence dans le trop rare genre comique au sein du répertoire lyrique français, voire de l’opéra en général, si l’on excepte de bien moins ambitieux opus du type des Amours de Ragonde ou de Don Quichotte et la Duchesse. Le raffinement et la densité de l’orchestration ramiste y accompagnent sans retenue les déchaînements les plus triviaux de la pauvre nymphe, dans une farce « hénaurme », qui parodie avec verve et ironie tout autant la classique tragédie-lyrique que les « scènes de genre » en vogue en cette première moitié du XVIIIème siècle. Qu’on en juge : les dieux de l’Olympe s’y ébattent dans l’univers de Rabelais, les amours du grand Jupiter et la jalousie de Junon y sont tournés en dérision, tandis que le peuple (celui des grenouilles, bien sûr…) s’y montre tour à tour versatile et cruel.

Après la Platée des fashion podiums de Carsen, l’on retrouvait l’autre soir à l’Opéra de Strasbourg le savant décalage mis en place par le compositeur, avec un orchestre des Talents Lyriques attentif aux richesses de la partition (notamment lors des nombreuses séquences de ballet) et une mise en scène cocasse, ancrée dans l’Amérique consumériste des années 50, avec ses intérieurs à la Jacques Tati, ses voitures exubérantes, et ses beautés sophistiquées aux jupes amples et aux corsages serrés. Dans cet univers où tout passe et tout lasse, où l’essentiel est dans un paraître standardisé (comme l’évoque fort bien la succession des couples qui jaillissent du même lit lors du prologue), la pauvre nymphe sortie de son aquarium (belle trouvaille !) apparaît comme un gadget dérisoire, indispensable jouet de la machination imaginée par Mercure et Cithéron, qui va la broyer implacablement.

Dans le rôle-titre, Emiliano Gonzalez-Toro accomplit une prestation stupéfiante de bout en bout. Qu’il soit affublé du grotesque (et certainement pesant) costume de la grenouille aux seins nus et à la queue de marsupilami (!), ou sanglé dans le tailleur rose bonbon (avec gant et pochette assortis) à la poursuite éperdue de Jupiter, le ténor nous restitue avec beaucoup d’expressivité une nymphe décalée, pressante jusqu’au ridicule dans ses assiduités mais touchante de naïveté. Ses déplacements sont scrupuleusement ajustés au texte du livret. Côté vocal – mais ce n’est pas une surprise – son timbre charnu restitue chaleureusement sa diction précise, et les aigus demeurent bien ronds dans ce délicat répertoire de haute-contre. Les effets comiques sont là, sans toutefois surenchérir sur ceux plutôt appuyés de la mise en scène. Ils conservent ainsi au personnage l’ambigüité qui fait  sa richesse : Platée se comporte comme une nymphomane ridicule, mais elle est aussi une victime. Dans cette optique la chute finale est particulièrement cruelle, où les imprécations menaçantes de la pauvre nymphe (« Taisez-vous ! ») ne font qu’attiser les moqueries du chœur. Sur ce point on ne peut que louer le choix d’avoir rétabli le final concis de la création, d’une plus grande efficacité théâtrale, dans une production globalement fondée sur la version de 1749.

© Alain Kaiser

© Alain Kaiser

Face à lui le Mercure de Cyril Auvity et le Cithéron de Thomas Dolié forment un décapant duo de compères pour aiguiser tant le désir de la nymphe que la jalousie de Junon. La mise en scène nous les présente au début de l’acte I à demi-dévêtus sur un canapé qu’ils se partagent, tels deux compagnons d’aventures au retour d’une soirée trop arrosée (celle du prologue en l’occurrence, où ils incarnent respectivement Thespis et Momus). Au plan vocal également le talent est partagé, entre la voix bien posée aux attaques franches du ténor (« Charmant Bacchus » du prologue, duo du premier acte avec Cithéron) et le timbre charpenté à la belle projection du baryton (formidable narrateur en chemisettes à fleurs au prologue, irrésistible Momus au troisième acte, travesti en Amour et entouré de… mariachis !). Le Jupiter d’Andrew Schroeder a pour sa part un peu tendance à empiler les effets, et sa diction française manque un peu de clarté. Toutefois le passage du début de l’acte II où il se faufile sous sa « Thunder 59″ rutilante de chromes pour échapper aux assiduités de Platée est très réussi au plan théâtral. Pour terminer le tour des interprètes masculins, signalons le fort honnête Satyre de Frédéric Caton, à la solide projection et aux effets réussis.

Côté féminin, la Clarine de Hanne Roos nous gratifie de son beau timbre nacré pour le « Soleil, fuis de ces lieux » (au final de l’acte I), après une très convaincante prestation en Amour au prologue. La Junon d’Isabelle Druet possède le filet d’acidité dans la voix qui convient à l’épouse jalouse, et le bibi qui la coiffe souligne opportunément le caractère conventionnel du personnage. Dans les rôles de la Folie et de Thalie, Ana-Camelia Stefanescu est certainement la révélation de cette distribution, tant au plan vocal (« Formons les plus brillants concerts » à la diction irréprochable au second acte, bel abattage pour le « Amour, lance tes traits » au troisième acte) qu’au plan théâtral (son intervention dans les ballets du final du second acte). Les Choeurs de l’Opéra du Rhin ponctuent solidement les ensembles, en respectant l’équilibre avec les solistes et l’orchestre.

© Alain Kaiser

© Alain Kaiser

Enfin il convient de souligner l’excellente prestation des danseurs du Ballet de l’Opéra National, qui se sont attachés à donner vie aux nombreux ballets, intégralement restitués dans cette production. La chorégraphie de Joshua Monten relaie efficacement les effets recherchés par la mise en scène, simulant les invités ivres chassés par leurs hôtes à la fin du prologue, ou soulignant l’irréalisme de l’union qui se prépare à la fin du second acte (où cow-boys et indiens dansent ensemble…). Leur intervention culminante se situe probablement au troisième acte, où des figures érotiques assez crues suggèrent l’atmosphère de « drague » dans le fast-food aux banquettes de moleskine rouge, préludant au grotesque du dénouement final. Alors, comme le choeur au final, « Chantons Platée, égayons-nous ». Et souhaitons longue vie à cette belle production !

Bruno MAURY

Site de l’Opéra national du Rhin