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Plongeons dans le bain de Cléopâtre…

Muse4
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
13 janvier, 2007

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Giulio Cesare in Egitto

Dramma per musica HWV 17, en trois actes, livret de Nicola Francesco Haym d’après Giacomo Francesco Bussani.

 

Graham Pushee (Giulio Cesare), Yvonne Kenny (Cleopatra), Elizabeth Campbell (Sesto), Rosemary Gunn (Cornelia), Andrew Dalton (Tolomeo), Stephen Bennet (Achilla), Rodney Gilchrist (Nireno), Richard Alexander (Curio).

Dancers of the Opera Australia
The Australian Opera and Ballet Orchestra
Mise en scène : Francisco Negrin, décors : Anthony Baker, chorégraphies : Gregory Nash

2 DVDs, 208′ (chanté en italien, sous-titres français, italiens, anglais et allemands), Kultur, enr. Opéra de Sydney, 1994.  

Voici une captation vidéo de l’opéra le plus fameux de Haendel injustement oubliée. Certes, si elle évite heureusement les laideurs actualisées de Peter Sellars (DVD Decca, enr. 1990), cette ancienne lecture de Francisco Negrin ne peut prétendre à la quasi-perfection de la récente version de William Christie (DVD Opus Arte, enr. 2005) qui s’en inspire clairement sur certains points. Hélas, 10 ans plus tard, en mars 2005, au Théâtre Royal de Copenhague, ce même metteur en scène, accompagné du même décorateur, livrera un autre Giulio Cesare d’une lugubre vulgarité, dont ne ressortira que l’Empereur sensible mais terne d’Andreas Scholl (DVD Harmonia Mundi, enr. 2005).

Si ce Giulio Cesare résiste encore à l’usure du temps et à la concurrence des orchestres baroques, c’est d’abord grâce à la qualité des solistes. Le contre-ténor australien Graham Pushee (cf. discographie) campe un César conquérant, résolument militaire. Sa voix puissante, à l’ambitus remarquable, pêche parfois par des aigus acides et une certaine sécheresse. Cependant – David Daniels mis à part peut-être – il nous a été rarement été donné l’occasion d’entendre des vocalises si impeccablement exécutées, une virilité altière et surtout des ornements littéralement décoiffants (personne n’a jamais osé le délire musical du « Se in fiorito » où Pushee pousse le violoniste dans ses dernier retranchements avec un sourire complice qui a provoqué des rappels du public en plein milieu de la représentation). Au DVD, certains se souviendront des errements de Flavio Olivier (DVD TDK) qui ignorait complètement la partition, au disque d’autres se rappelleront la performance tendre et poétique de James Bowman sous la baguette de Jean-Claude Malgoire (Astrée). Mais répétons-le, trouver un contre-ténor convaincant pour incarner un général dans la force de l’âge demeure un véritable défi que Graham Pushee relève avec brio. D’ailleurs, son rival Ptolémée n’en mène pas large, et Andrew Dalton a beau chanter juste, son absence de projection le rend totalement inaudible, et tout à fait risible. Ses menaces n’en sont que plus vaines face à ce Jules César sûr de lui, fringant dans son uniforme immaculé (très Empire austro-hongrois) et en pleine possession de ses moyens.

Le rôle complexe de Cléopâtre échoit à la mozartienne accomplie qu’est Yvonne Kenny (et l’on sait combien les mozartiennes font souvent bon ménage avec le caro Sassonne, cf. la Cléopâtre de Tatiana Troyanos chez Richter dans le CD Deutsche Gramophon). A l’inverse de l’espiègle Danielle de Niese, la soprano évacue volontairement le côté juvénile et passionné de la reine et en offre l’image d’une grande pharaonne, d’une indicible noblesse, emplie d’une âme de tragédienne. Le phrasé est merveilleux de douceur, les aigus arrondis de ceux qui font frissonner l’auditeur, le timbre ample, généreux, d’une maturité posée. Si Danielle de Niese est aussi bonne chanteuse qu’actrice, Yvonne Kenny est une grande cantatrice, voire une diva (osons le mot). Ecoutons ce « Piangero » nimbé de mille nuances, concentré intense d’émotion. Seule Lynne Dawson (Astrée) a pu rivaliser avec cette élégance et cette intériorité.

Le reste du casting est pâle face au couple César-Cléopâtre. Le Sesto d’Elizabeth Campbell fait valoir de beaux aigus, la Cornelie de Rosemary Gunn est parfois décalée par rapport à l’orchestre et ne sait pas maîtriser un vibrato énervant, l’Achille de Stephen Bennet est correct.

L’orchestre de l’Opéra d’Australie semble un peu embourbé dans sa masse d’instruments modernes. Heureusement, Richard Hickox connaît bien le répertoire baroque (on lui doit la plus belle gravure d’Alcina à ce jour, et un intéressant Couronnement de Poppée, tous deux sur instruments d’époque), et soigne les articulations, si bien qu’il n’y a rien de rédhibitoire dans sa direction pour les baroqueux puristes. On regrettera quand même qu’il n’est pas réussi à engager des cors naturels, mais on louera la présence de la viole de gambe dans le « V’adoro, pupille », un excellent premier violon, et le théorbe du continuo.

Côté mise en scène, Francisco Negrin a transposé l’action dans une période indéterminée  (fin de XIXème siècle – années 30), tout en glissant de nombreux rappels à l’Antiquité par le biais des sceptres, couronnes, cuirasses et glaives. Le plateau, épuré, alterne entre panneaux coulissants couverts de vagues bleutées, murs de marbre inondés de hiéroglyphes, et appartement des bains de Cléopâtre (avec une scène d’anthologie où la reine chante son « Venere bella » en barbotant dans du lait). On appréciera particulièrement les chevaux de stuc du « Dall’ondo » qui sont inspirés du char d’Apollon des jardins de Versailles. Les chorégraphies sont sobres et directes, les costumes bien conçus (splendides et décentes robes pour Cléopâtre, uniformes chamarrés pour les Romains, vert-de-gris et peaux de panthère pour les méchants Egyptiens). Tout ceci est agréable à voir, et l’action est rondement menée, sans temps morts ou simagrées ridicules. Le jeu des chanteurs respecte le livret dans ses grandes lignes, et le metteur en scène leur laisse délivrer leurs airs sans courbatures inutiles, enrichissant ces moments statiques par des trouvailles visuelles discrètes (danseurs, éléments de décors…).

En conclusion, voici donc un Giulio Cesare de très bonne facture – dans une captation TV bien cadrée étalée sur un double DVD copieusement chapitré – et dont le seul défaut est de ne pas posséder d’instruments d’époque, et d’un plateau vocal plus homogène. La grande question est : mais pourquoi Francisco Negrin n’a t-il pas persévéré dans cette voie au lieu de nous faire subir à présent un César en béret de parachutiste, et une Cléopâtre au crâne rasé ???

Viet-Linh Nguyen

Technique : Très bon enregistrement pour un live.

Autres enregistrements recommandés : 
René Jacobs 1991 (Harmonia Mundi)
Christie DVD 2005 (Opus Arte)
Malgoire 1995 (Astrée)
Minkowski 2003 (Archiv)

En savoir plus sur l’expédition de Jules César en Egypte