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Plorans ploravit

Muse4
20 avril, 2013

François COUPERIN dit Le Grand (1668-1733)

Leçons de Ténèbres

Trois leçons de ténèbres du premier jour (ca. 1714)
Trois versets pour orgue, extraits de la Messe pour les couvents
André Campra (1660-1744) : Motet Cantate Domino (Livre II, 1699) 

Monique Zanetti : soprano, Françoise Masset : soprano,
Jonathan Dunford : basse de viole, James Holland : théorbe, Mathieu Dupouy à l’orgue anonyme XVII° siècle de Rozay en Brie. 

56’17, Hérisson Productions, 2013. Enregistré du 24 au 26 septembre 2012 en l’église de Rozay en Brie.

Nous voici confronté à un exercice désagréable, qui est celui d’exprimer notre déception devant cette nouvelle réalisation du label Hérisson, aux choix artistiques que nous avons pourtant souvent soutenus. Mais hélas, trois fois hélas, les interprètes ont choisi de s’attaquer à une œuvre aussi extraordinaire que mythique de la musique religieuse française, avec les trois Leçons de Ténèbres du premier jour de Couperin, chef-d’œuvre incontestée du genre des Leçons de Ténèbres à la française (les 6 autres du compositeur sont malheureusement perdues), d’une intensité dramatique inégalée : moins précieuses que celles de Lambert, plus émouvantes que celles de Charpentier ou Delalande, d’une pureté cristallines à laquelle les Bernier, Gouffet, Michel ou Fiocco renonceront. Il y a dans ces lamentations une sorte de miracle d’équilibre, entre l’abondance des mélismes sur les lettres hébraïques introductives et la souplesse de la ligne sans cesse entre arioso et récit, sur le fil du rasoir, avec ses chromatismes et sa puissance du mot.

Hélas, trois fois hélas, disions-nous, car ces ténèbres ont été parcourues par des phalanges de musiciens, et que les versions de référence sont pléthore. On citera ainsi l’entrelac précieux d’un René Jacobs et de Vincent Darras (Harmonia Mundi) dans la lignée d’un Deller, la lourdeur datée et pourtant ô combien émouvante des Mmes Sautereau et Collard (Erato, 1954 qui fait défaillir les musicologues par son vibrato permanent et son continuo), la théâtralité intense de Mieke Van der Sluis et de Guillemette Laurens, et la pureté expressive de Catherine Greuillet et d’ Isabelle Desrochers (Ligia), la noblesse fine de Salomé Haller et Kisten Blaze (K617), sans oublier… la rare version de Monique Zanetti et d’Ann Monoyios (BNL productions).

Comparée à ces illustres devancières, force est de constater que cette nouvelle interprétation, qui s’avère pourtant de très bonne tenue, ne parvient pas ni à se détacher dans ses choix en renouvelant la lecture des Leçons (mais on ne le demande pas forcément), ni à s’imposer suffisamment. La faute en est à une certaine inégalité entre les pièces. Ainsi, Monique Zanetti livre une Première Leçon remarquablement poignante, même si les aigus un peu étroits ont perdu de leur transparence d’antan et que les mélismes sont un peu raides (Aleph notamment, tandis que le cri du He se révèle d’une force désespérée). Mais il y a dans le récit une tension un peu trop poussive (« Quomodo sedet »), et l’attendu « Plorans ploravit in nocte » semble vouloir résister à une forme d’épanchement sombre que la simplicité de la mélodie appelle. Toutefois, la sincérité fervente du « Jerusalem convertere », ses articulations qui tombent comme autant de replis de drapé, son éloquence du mot noieraient la cité sous les larmes de douleur.

Nous sommes plus réservés quant à la seconde Leçon, en raison du timbre de Françoise Masset, plus cuivré, à l’émission voilée (à moins que la prise de son ne soit responsable de ces graves brumeux mais le soin qui y a été apporté, avec les chanteurs et instrumentistes sur la tribune, et une absence de filtrage des bruits mécaniques ou de correction de l’accoustique du lieu semble indiquer le contraire), au médian très affirmé, aux aigus tendus, aux mélismes souvent hasardeux (« Zain », « Heth »). En outre, le phrasé très expressif mais à l’épanchement trop extraverti (« Recordata est ») – qui n’est pas sans rappeler la version de Collard de 1954 – frise l’excès voire l’erreur de style. La Leçon passe des ténèbres à la lumière, des Lamentations à la leçon de chant, de l’humilité de la déploration à l’excès de mélancolie. La violence brutale du « Peccatum  peccavit », associée à une justesse parfois mise en défaut, des nuances très caravagesques dans le tranchant de leur clair-obscur, complètent nos motifs de circonspection. Alors, bien sûr, il s’agit principalement d’une question d’esthétique sonore et de parti-pris stylistique, mais cette vision peine à nous convaincre.

Enfin, la fameuse troisième Leçon à deux voix souffre de la confrontation des deux artistes et de leur personnalité décrite ci-dessus. A l’interprétation sereine et doucement attristée de Monique Zanetti répond le tempérament plus direct de sa consœur, alors que les timbres assez distincts ne fusionnent pas avec bonheur au cours de ses entrelacs contrapuntiques (« Jod », « Lamed ») que l’on airait aimé plus insaisissables et aériens (sans aller jusqu’à l’archaïsme enchanteur d’une Maria Cristina Kiehr et de Montserrat Figueirras), et que l’on observe d’étranges baisses de tension (« de qua non potero surgere ») ou des moments de grâce (« attendite et videte »).

Il nous reste à dire deux mots sur l’accompagnement raffiné d’où émerge l’orgue inventif et présent de Mathieu Dupouy, qu’on retrouve ensuite dans des extraits très fluides de la Messe des Couvents, et sur le Cantate Domino de Campra qui clôt le disque avec entrain.

Viet-Linh Nguyen

Technique : belle captation équilibrée et naturelle.